Bigben s’effondre en bourse: Nacon suspendu, la crise expliquée

AuteurArticle écrit par Vivien Reumont
|
date de publication23/02/2026

Il y a des semaines où l’actualité du jeu vidéo ressemble moins à un trailer bien monté qu’à un tableau de bord qui clignote en rouge. C’est exactement l’impression que laisse la séquence vécue par Bigben Interactive et sa filiale Nacon : une incapacité annoncée à honorer un remboursement obligataire d’environ 43 millions d’euros, un décrochage violent des titres, puis une suspension de cotation. Le sujet dépasse largement la “petite panique boursière” : quand un groupe coté explique publiquement que sa trésorerie et son financement ne suivent plus, c’est toute la chaîne — du financement à la sortie des jeux — qui se retrouve observée à la loupe. Sans tirer des scénarios apocalyptiques au hasard, il y a quand même matière à s’inquiéter… et surtout à comprendre ce que cela signifie concrètement pour un éditeur comme Nacon, ses projets, ses partenaires et, au bout du câble HDMI, les joueurs.

 

Bigben trébuche, Nacon vacille: ce qui s’est passé cette semaine

Le remboursement qui coince: l’épisode des ~43 M€

Le point de départ est aussi simple que brutal : Bigben Interactive a indiqué être, “à ce stade”, dans l’impossibilité de procéder au remboursement partiel prévu autour du 19 février 2026, pour un montant d’environ 43 M€. Cette somme n’est pas tombée du ciel : elle s’inscrit dans un montage de dette autour d’un emprunt obligataire émis en 2021, adossé à des obligations échangeables liées à des actions Nacon. Bigben expliquait avoir, fin 2025, obtenu un accord de refinancement auprès d’un pool bancaire pour couvrir cette partie (43 M€), tout en repoussant un solde résiduel à plus long terme. Problème : quelques jours avant l’échéance, Bigben a expliqué que le pool bancaire a refusé tardivement d’exécuter le tirage demandé, ce qui a mécaniquement rendu le remboursement impossible à la date prévue. Dans ce type de situation, le marché n’attend pas la “version longue” : il price le risque immédiatement, parfois sans nuance, et surtout sans humour.

“As a direct consequence of this unexpected refusal by the banking pool, the Company is currently unable to meet the Partial Repayment on the Maturity Date.”
« En conséquence directe de ce refus inattendu du pool bancaire, la Société est actuellement dans l’incapacité d’honorer le remboursement partiel à la date d’échéance. »

Ce passage est important parce qu’il met un mot clair sur la mécanique : ce n’est pas “juste” une baisse boursière, c’est une tension de financement qui se matérialise.

Suspension de cotation: pourquoi c’est un signal rouge 

Après les fortes variations, Bigben et Nacon ont demandé la suspension temporaire de la cotation de leurs actions (et, côté Bigben, de certaines obligations également). Une suspension, ce n’est pas une disparition : c’est une mise en pause destinée à éviter que le marché ne continue de réagir à un flux d’informations incomplet, et à laisser à l’émetteur le temps de publier une communication structurée. Dit autrement : c’est le bouton “pause” de la bourse, pas le bouton “supprimer”.

Mais ça reste un signal rouge. Parce qu’une suspension intervient rarement pour de “bonnes nouvelles”, et qu’elle traduit presque toujours un besoin de clarifier une situation pouvant impacter la valeur, la dette, ou la continuité d’exploitation. Dans le cas de Nacon, l’entreprise explique que la situation de son actionnaire majoritaire impacte significativement ses activités, et qu’une restructuration financière rapide auprès des créanciers est nécessaire. On n’est pas sur “on repousse une annonce marketing”, mais sur “on doit sécuriser le carburant pour continuer la route”.

Ce que disent les communiqués

Les communiqués publiés sont précieux… et frustrants. Précieux, parce qu’ils posent des faits : incapacité de remboursement à date, suspension de cotation, discussions avec créanciers, et possibilité de procédures encadrées par le tribunal de commerce pour restructurer la dette. Frustrants, parce qu’ils ne détaillent pas (encore) le “plan de sortie”, ni les conséquences opérationnelles exactes au niveau de chaque entité.

“The Company’s liquidity position requires the rapid implementation of a financial restructuring with its creditors in order to ensure the continuity of its operations.”
« La situation de liquidité de la Société nécessite la mise en œuvre rapide d’une restructuration financière avec ses créanciers afin d’assurer la continuité de son exploitation. »

Entre les lignes, on comprend deux choses : 1) la priorité est la trésorerie (le cash, le nerf de la guerre), 2) le calendrier est court (“rapid”). Ce que ça ne dit pas : s’il y aura des cessions d’actifs, des renégociations lourdes, un apport d’argent frais, ou une réorganisation plus large. À ce stade, toute affirmation précise serait de la spéculation — donc on s’en tient à ce qui est dit, et on explique ce que ces mots impliquent généralement.

 

Comprendre la mécanique: comment une maison mère peut embarquer sa filiale

Dettes, obligations et “effet domino”

Pour comprendre pourquoi Nacon “tombe” avec Bigben en bourse, il faut se rappeler une règle simple : la bourse adore les histoires cohérentes et déteste les zones grises. Bigben est la maison mère, Nacon est une filiale cotée. Si la maison mère a un problème de financement majeur, le marché se demande immédiatement : est-ce que la filiale va être sollicitée (dividendes, remontées de cash, cessions), est-ce que ses lignes de financement vont être affectées, est-ce que ses projets vont ralentir ?

Ajoutez à ça le contexte de dettes “connectées” : des obligations échangeables liées à Nacon (par nature, elles créent un lien de perception entre les deux). Même si juridiquement chaque entité a son périmètre, financièrement et psychologiquement, c’est un paquet : même groupe, même crise, même incertitude. Résultat : l’effet domino se propage vite, et les investisseurs vendent d’abord, lisent ensuite. C’est moche, mais c’est souvent comme ça.

Le rôle des banques et le refinancement avorté

Le cœur technique de l’affaire, c’est la rupture de la séquence de refinancement. Bigben expliquait avoir obtenu un accord de crédit auprès d’un pool bancaire pour refinancer une partie de l’encours. Puis, à quelques jours de l’échéance, le pool aurait refusé d’honorer le tirage demandé, en invoquant un point de conformité contractuelle (que Bigben dit contester). Sans entrer dans la bataille juridique — qui peut durer — l’effet immédiat est clair : si l’argent prévu pour rembourser n’arrive pas, le remboursement ne part pas.

C’est là qu’on voit la différence entre un “plan sur PowerPoint” et une réalité de financement : tant qu’une ligne de crédit n’est pas effectivement tirée et sécurisée, elle reste un engagement conditionnel, soumis à clauses, documents, timings. Et quand l’échéance est imminente, la marge de manœuvre s’effondre plus vite que la barre de stamina d’un perso sous malus.

Pourquoi le marché punit vite… et parfois très fort

Les chutes à deux chiffres observées sur Bigben et Nacon ne sont pas uniquement une réaction émotionnelle : elles reflètent la manière dont les investisseurs réévaluent le risque. Quand une société annonce ne pas pouvoir honorer une échéance, même “partielle”, plusieurs questions surgissent en rafale : quel est l’état réel de la trésorerie, quels sont les autres engagements à court terme, quelles garanties existent, quel est le plan avec les créanciers, et surtout… est-ce qu’il y aura dilution, vente d’actifs, ou procédure judiciaire ?

En bourse, l’incertitude a un prix : elle se paye en baisse, parfois de façon disproportionnée. La suspension de cotation vient ensuite comme un coupe-circuit : on stoppe la machine, on met à jour le patch notes de la réalité, puis on relance — quand les infos sont jugées suffisamment “market-ready”.

 

Les risques concrets côté jeux vidéo

Production, marketing, distribution: où la trésorerie fait mal

Le jeu vidéo, ce n’est pas “juste” des idées et du talent : c’est une industrie où la trésorerie dicte souvent le tempo. La production coûte cher, longtemps, avant de rapporter. Entre les salaires, les prestataires, la QA, la localisation, les coûts de certification console, et le marketing, un éditeur a besoin d’un flux financier stable. Dans un contexte de restructuration, la tentation est forte de geler tout ce qui n’est pas strictement vital : campagnes marketing repoussées, budgets de communication réduits, renégociations de contrats externes, priorisation des projets les plus proches d’une monétisation.

Il faut toutefois éviter le réflexe “tout va être annulé”. Une restructuration vise souvent à gagner du temps et à stabiliser l’exploitation, pas à appuyer sur “reset” total. Concrètement, les jeux déjà très avancés ou stratégiques peuvent être protégés, tandis que des projets plus lointains ou plus risqués peuvent être ralentis, repositionnés, ou revus en scope. Le risque principal, côté joueurs, c’est moins “plus aucun jeu”, et davantage “des sorties qui se décalent”, “des plans marketing plus discrets”, ou “des priorités de support qui changent”.

Studios, effectifs, feuille de route: ce qui peut bouger

Quand une entreprise parle de “continuité d’exploitation”, elle pense à sa capacité à faire tourner la boutique sans rupture. Dans une industrie créative, la continuité passe souvent par un point sensible : les équipes. Une restructuration financière ne signifie pas automatiquement des coupes massives, mais elle peut entraîner des arbitrages : regroupements, externalisations, réduction de voilure sur certains chantiers, voire réorganisation interne. Le sujet est délicat, parce qu’on parle d’emplois, de conditions de production, et d’un savoir-faire qui ne se remplace pas en claquant des doigts.

Sur la feuille de route, l’éditeur Nacon est associé à plusieurs titres connus du public, dont RoboCop: Rogue City, Test Drive Unlimited: Solar Crown ou encore Hell is Us. L’enjeu est de maintenir la capacité à livrer et à supporter : patchs, mises à jour, contenu post-lancement, relations avec les plateformes. Là encore, il n’y a pas d’information officielle détaillant un impact projet par projet à ce stade, donc on ne conclut pas — mais on comprend pourquoi le marché, lui, anticipe.

Et pour les joueurs: support, patches, sorties… quels scénarios plausibles

Côté joueurs, l’inquiétude la plus concrète est souvent : “Est-ce que mon jeu va continuer à être suivi ?” La réponse dépend d’une réalité très pragmatique : si les serveurs, le support client, et la production de correctifs restent financés, le service continue. Dans beaucoup de restructurations, la priorité est justement de préserver les revenus et la relation avec le public : arrêter brutalement un support, c’est risquer un bad buzz, des remboursements, une perte de confiance… donc une perte de valeur supplémentaire.

Les scénarios plausibles (sans jouer les prophètes) ressemblent plutôt à ceci :

  • Communication plus prudente sur les dates et le contenu à venir.
  • Arbitrages sur les roadmaps : moins de “nice to have”, plus de correctifs essentiels.
  • Partenariats plus visibles (co-financement, co-édition, accords de distribution) pour sécuriser la production.
  • Dans le pire des cas, retards ou révisions d’ambition sur certains projets.

Ce n’est pas sexy, mais c’est réaliste : le jeu vidéo vit autant de créativité que de cash-flow.

Nacon face au mur: quelles issues réalistes à court terme

Restructuration financière: ce que ça implique généralement

“Restructuration financière”, c’est un terme parapluie qui recouvre souvent un objectif simple : rendre la dette compatible avec la capacité réelle de remboursement. Ça peut passer par un rééchelonnement (payer plus tard), une renégociation de taux, un allègement de certaines échéances, ou l’entrée de nouveaux financements. Dans certains cas, cela implique aussi une dilution (émission de nouvelles actions), des cessions d’actifs, ou des engagements de gouvernance plus stricts imposés par les créanciers.

Ce qui compte, c’est le court terme : sécuriser de la liquidité, éviter l’asphyxie, et rassurer partenaires et clients. Pour un éditeur, cela peut vouloir dire : protéger les sorties proches, maintenir la distribution, et empêcher une spirale où la crise financière devient une crise commerciale. Parce que si les jeux se vendent moins à cause de la crise, la crise s’aggrave — et on tombe dans le cercle vicieux.

Négociation avec créanciers: délais, contreparties, gouvernance

Nacon indique devoir agir vite auprès de ses créanciers. Dans la pratique, cela ressemble à des discussions où chaque partie veut limiter sa casse. Les créanciers cherchent des garanties : plan crédible, visibilité sur la trésorerie, reporting renforcé, et parfois des conditions qui encadrent les décisions (investissements, acquisitions, embauches). L’entreprise, elle, cherche de l’oxygène : du temps, des marges de manœuvre, et la possibilité de continuer à produire.

Ce type de phase est souvent accompagné d’une communication mesurée : on ne promet pas la lune, on annonce des étapes. La suspension de cotation, elle, sert de sas : on évite que le marché ne réagisse à chaque rumeur, et on prépare une information structurée. Le point crucial sera la qualité de cette information : calendrier, périmètre, impacts. Plus ce sera clair, plus la reprise de confiance a des chances d’être rapide.

Les indicateurs à surveiller dans les prochains jours/semaines

Sans jouer les analystes de comptoir, il y a quelques signaux que tout le monde — joueurs curieux inclus — peut surveiller pour comprendre la suite :

  • La levée de la suspension de cotation, généralement liée à une nouvelle communication jugée suffisante.
  • La nature de la solution : refinancement, accord amiable, procédure encadrée, ou combinaison.
  • Le discours opérationnel : l’entreprise parle-t-elle de continuité sans réserve, ou évoque-t-elle des ajustements concrets (calendrier, périmètre, priorités) ?
  • Les partenaires : plateformes, distributeurs, co-éditeurs — un soutien visible peut rassurer.

“The Board of Directors and Executive Management are fully committed to securing a solution that aligns with the interests of the Company, its employees, partners, and investors.”
« Le Conseil d’administration et la Direction sont pleinement mobilisés pour sécuriser une solution alignée avec les intérêts de l’entreprise, de ses salariés, de ses partenaires et de ses investisseurs. »

Ce genre de phrase est classique, mais elle montre une intention : chercher une sortie “organisée”. La différence entre une crise maîtrisée et une crise subie, c’est souvent la vitesse d’exécution et la cohérence du plan.

 


En quelques mots

Bigben Interactive et Nacon traversent une zone de turbulences sérieuse, déclenchée par l’incapacité annoncée à honorer un remboursement obligataire d’environ 43 M€ à l’échéance, suivie d’un décrochage boursier et d’une suspension de cotation. Les communiqués officiels parlent de liquidité, de restructuration rapide et de procédures possibles sous supervision du tribunal de commerce — des mots lourds, mais pas synonymes d’arrêt immédiat. Pour l’écosystème jeu vidéo, l’enjeu est désormais très concret : sécuriser la trésorerie pour éviter que la crise financière ne se transforme en crise de production et de support. La suite dépendra surtout d’un facteur: la capacité du groupe à présenter rapidement une solution crédible, lisible, et suffisamment solide pour rassurer créanciers, partenaires… et un marché qui, lui, n’a jamais eu beaucoup de patience.

Partager sur Facebook Partager sur Facebook Partager sur Twitter Partager sur Twitter Partager sur Linkedin Partager sur Linkedin Partager sur WhatsApp Partager sur WhatsApp
Image de profil de l'entreprise

Nacon

Nacon, entreprise française du jeu vidéo, développe et édite des jeux AA et conçoit des périphériques gaming premium pour une expérience immersive.

voir l'entreprise

Articles similaires

Bluepoint Games ferme en février 2026: deux remakes pitchés à Sony, projet God of War annulé Nouvelles de l'industrie

23/02/2026

Bluepoint Games ferme en février 2026: deux remakes pitchés à Sony, projet God of War annulé

Fermeture de Bluepoint Games en février 2026: retour sur l’annulation du God of War live service et les remakes pitchés à Sony selon un insider.

En voir plus
Tencent ferme TiMi Studio Montréal: un studio AAA qui s’éteint sans jeu sorti Nouvelles de l'industrie

23/02/2026

Tencent ferme TiMi Studio Montréal: un studio AAA qui s’éteint sans jeu sorti

TiMi Studio Montréal, détenu par Tencent, ferme après près de cinq ans sans sortie. Analyse des causes possibles et de ce que ça dit du marché.

En voir plus
Xbox: Phil Spencer part, Sarah Bond quitte Microsoft, Asha Sharma prend la tête Nouvelles de l'industrie

21/02/2026

Xbox: Phil Spencer part, Sarah Bond quitte Microsoft, Asha Sharma prend la tête

Phil Spencer prend sa retraite le 23 février 2026, Sarah Bond quitte Xbox. Asha Sharma devient CEO de Microsoft Gaming, Booty au contenu.

En voir plus