
La nouvelle est tombée comme un couperet dans l’industrie du jeu vidéo canadienne : Ubisoft ferme son studio de Halifax, emportant avec lui 71 postes et une histoire qui, bien que discrète, a marqué le segment mobile de l’éditeur français. Fondé dans une région où les grands studios sont plus rares qu’à Montréal ou Vancouver, Ubisoft Halifax symbolisait un ancrage local fort, un centre créatif spécialisé notamment dans le développement mobile.
Mais derrière cette fermeture, une série de questions s’imposent : Pourquoi maintenant ? Est-ce une conséquence directe de la syndicalisation récente des employés ? Ou simplement un énième épisode d’une stratégie globale de rationalisation de l’entreprise ? Dans son communiqué, Ubisoft tente de rassurer : la décision aurait été prise bien avant la naissance du syndicat. Mais les coïncidences, dans ce secteur, ne passent jamais inaperçues.
En pleine période de remise en question pour l'industrie vidéoludique, cette décision soulève aussi des interrogations plus larges : quel avenir pour les studios spécialisés dans le jeu mobile ? Et que signifie ce mouvement pour les talents canadiens qui y travaillaient ?
Contexte de la fermeture du studio Ubisoft à Halifax
Histoire du studio et rôle dans l’écosystème Ubisoft
Fondé en 2010, Ubisoft Halifax n’avait pas la visibilité des géants de Montréal ou Toronto, mais jouait un rôle stratégique dans la diversification des activités d’Ubisoft au Canada. Situé en Nouvelle-Écosse, le studio s’est concentré principalement sur le développement de jeux mobiles et de projets de plus petite envergure, ce qui lui permettait une certaine autonomie tout en s’insérant dans l’écosystème mondial d’Ubisoft.
Ubisoft Halifax représentait aussi un pari régional, visant à profiter des talents locaux tout en bénéficiant d’avantages économiques propres à la province, comme des crédits d’impôt ou des subventions. Il s’agissait pour Ubisoft d’étendre son empreinte au-delà des grandes métropoles.
« Halifax, c'était une brique modeste dans un édifice global, mais essentielle pour certaines niches comme le mobile ou le casual gaming. »
Contributions majeures — notamment Assassin’s Creed Rebellion
Le studio s’est notamment illustré en développant Assassin’s Creed Rebellion, un spin-off mobile de l’une des licences phares d’Ubisoft. Ce jeu, qui mêlait gestion de base, stratégie et RPG léger, a su attirer une communauté fidèle sur Android et iOS. Bien que plus discret que ses grands frères sur console, Rebellion a démontré que le savoir-faire d’un petit studio pouvait parfaitement s’inscrire dans une grande franchise mondiale.
En plus de Rebellion, Halifax a participé à d’autres projets plus confidentiels, souvent en soutien à d’autres studios Ubisoft. Il n'était pas rare qu’Halifax prenne part à des portages, des prototypes ou des mises à jour techniques pour des titres existants.
Importance du studio pour la scène gaming canadienne
Dans le paysage vidéoludique canadien, Halifax faisait figure d’exception. Alors que la majorité des studios se concentre dans l’axe Québec–Ontario–Colombie-Britannique, la présence d’un acteur comme Ubisoft en Nouvelle-Écosse offrait une alternative géographique attrayante pour les développeurs de l’est du Canada.
Sa disparition signifie donc non seulement une perte d’emplois, mais aussi un recul dans la diversité géographique des pôles de développement canadiens, déjà en contraction depuis quelques années. Cela pose la question de la centralisation croissante de l'industrie, qui tend à délaisser les régions périphériques au profit de centres déjà saturés.
La fermeture : chiffres et conséquences
Nombre de postes supprimés (71 emplois)
La fermeture du studio d’Ubisoft Halifax entraîne la suppression de 71 postes, un chiffre significatif pour un studio de cette taille. Il ne s’agit pas ici d’une simple réduction de personnel, mais d’une fermeture totale, ce qui a naturellement provoqué une onde de choc dans la communauté locale des développeurs de jeux.
Ces suppressions s’ajoutent à une série de restructurations entamées par Ubisoft depuis 2022. L’entreprise a déjà fermé d’autres bureaux, comme ceux de Londres, San Francisco et Shanghai, dans le cadre d’un vaste plan d’optimisation de ses coûts et de recentrage stratégique. Le choix de Halifax, petit mais historiquement stable, a néanmoins surpris.
Impact humain sur les équipes
Derrière les chiffres, ce sont des parcours brisés, des projets interrompus, et une communauté professionnelle ébranlée. Ubisoft a assuré qu’elle fournirait des indemnités de départ “complètes”, ainsi qu’un accompagnement de carrière pour les employés concernés.
Mais comme souvent dans ce genre de situation, de nombreuses voix s’élèvent pour pointer un manque d’anticipation, voire de transparence. Certains ex-employés auraient appris la nouvelle en interne le jour même de l’annonce, sans signes avant-coureurs clairs, ce qui n’a pas manqué de générer frustration et colère.
« Ce n’est pas juste un studio qui ferme. C’est une communauté, un lieu de collaboration, un vivier de talents qui disparaît. » — Anonyme, ex-employé d’Ubisoft Halifax.
Répercussions sur le développement mobile chez Ubisoft
Ubisoft Halifax étant un pilier discret mais efficace de la branche mobile du groupe, cette fermeture remet en question la stratégie mobile d’Ubisoft. Si des titres comme Mighty Quest ou The Division Resurgence sont encore en développement, l’éditeur semble de plus en plus prudent sur ce segment.
Le marché du jeu mobile, saturé et dominé par quelques géants comme Tencent ou King, n’offre plus les marges de croissance espérées par Ubisoft il y a quelques années. Halifax, autrefois présenté comme un levier pour s’imposer dans ce secteur, se retrouve désormais étiqueté comme un centre à faible rentabilité.
Le rôle de la syndicalisation dans l’affaire
La syndicalisation avec Game & Media Workers Guild of Canada
Un élément marquant de cette affaire est la récente syndicalisation d’une partie des employés d’Ubisoft Halifax. Environ 60 membres du studio avaient rejoint le Game & Media Workers Guild of Canada à peine un mois avant l’annonce de la fermeture. Ce mouvement s'inscrivait dans une dynamique plus large de syndicalisation dans l’industrie du jeu vidéo, portée par une volonté de défendre les droits des travailleurs dans un secteur souvent instable.
Pour les membres du syndicat, ce geste représentait une avancée importante, voire historique. Halifax aurait pu devenir un des premiers studios syndiqués au sein d’Ubisoft au Canada, ouvrant potentiellement la voie à d’autres mouvements similaires ailleurs dans l’entreprise.
Ce qu’a dit Ubisoft à propos du calendrier de la fermeture
Face aux soupçons d’un lien direct entre syndicalisation et fermeture du studio, Ubisoft a tenu à clarifier les choses. Dans un communiqué, l’entreprise affirme que la décision de fermer Halifax a été prise bien avant la création du syndicat, dans le cadre de sa stratégie globale de rationalisation.
« Cette décision a été prise indépendamment des discussions internes liées à la syndicalisation. » — Communiqué d’Ubisoft
Malgré cette déclaration, plusieurs observateurs de l’industrie — ainsi que des représentants syndicaux — estiment que le timing interroge. Même en l’absence de lien direct avéré, l’effet psychologique est indéniable : un studio tente de se syndiquer, et un mois plus tard, il disparaît. Ce genre de coïncidence n’est pas sans conséquences sur la confiance des employés dans leur entreprise.
De plus, la fermeture d’un studio syndiqué, aussi petit soit-il, peut envoyer un signal dissuasif à d'autres équipes souhaitant se mobiliser. C’est un point que certains analystes n’hésitent pas à qualifier de "frein stratégique implicite" à la montée des syndicats dans le jeu vidéo.
La réponse officielle d’Ubisoft
Extraits du communiqué de l’éditeur
Ubisoft a rapidement réagi à l’annonce publique de la fermeture d’Halifax par un communiqué officiel, dont le ton se voulait à la fois factuel et compatissant. L’entreprise y expose les motivations de sa décision :
« Au cours des 24 derniers mois, Ubisoft a entrepris des actions à l'échelle de l'entreprise pour rationaliser ses opérations, améliorer son efficacité et réduire ses coûts. Dans ce cadre, Ubisoft a pris la décision difficile de fermer son studio de Halifax. »
Ce message, typique des annonces de restructuration, s’inscrit dans une logique de réduction des dépenses globales, amorcée depuis le ralentissement des résultats financiers post-COVID et l’échec de certaines productions majeures comme Roller Champions ou XDefiant.
Mesures d’accompagnement proposées aux employés
Consciente de la gravité de la décision, Ubisoft affirme avoir mis en place des mesures de soutien pour les salariés licenciés. Parmi celles-ci :
- Des indemnités de départ jugées "complètes" par la direction,
- Un programme de transition de carrière,
- Une assistance dans la recherche d'emploi, potentiellement via son réseau interne.
Si ces mesures sont appréciables sur le papier, leur mise en œuvre reste encore floue. Des retours d’employés concernés indiquent que certains n’ont reçu que peu de précisions concrètes sur les modalités d’aide. Il est probable que l’accompagnement varie selon l’ancienneté ou le statut de l’employé.
Rationalisation des opérations et stratégie interne
Cette fermeture s’inscrit dans une stratégie plus large de rationalisation des effectifs et de concentration des ressources. Depuis deux ans, Ubisoft restructure activement, fermant des bureaux secondaires et recentrant ses activités sur ses hubs principaux : Montréal, Paris, Shanghai ou encore Bucarest.
Le choix de consolider les efforts dans des centres à haute productivité montre une volonté de maîtriser les coûts de développement, surtout dans un contexte économique incertain. Cependant, cette centralisation pose un risque évident : perdre en diversité créative et en agilité, deux qualités essentielles dans un marché vidéoludique en perpétuelle évolution.
Ce que cela signifie pour l’industrie du jeu vidéo
Tendances de restructuration dans les grands éditeurs
La fermeture du studio d’Ubisoft Halifax n’est pas un cas isolé. Depuis 2022, l’industrie du jeu vidéo est frappée par une vague massive de licenciements et de restructurations, touchant aussi bien les petits studios indépendants que les géants comme Microsoft, EA ou Embracer Group. Ce phénomène s’explique par :
- Une baisse post-pandémie du marché, après un pic d’activité en 2020–2021.
- Une hausse des coûts de production, liée à la complexité croissante des jeux modernes.
- Des attentes financières élevées, souvent difficiles à atteindre même pour les AAA.
Dans ce contexte, la fermeture de studios périphériques devient une variable d’ajustement pour les éditeurs, qui cherchent à recentrer leurs efforts sur les projets les plus rentables.
Réflexions sur les studios mobiles et leur viabilité
Le cas Halifax souligne aussi les limites de la stratégie mobile chez Ubisoft. Après avoir tenté de s’imposer sur ce segment avec des licences adaptées comme Assassin’s Creed ou The Division, l’éditeur semble aujourd’hui faire machine arrière. La concurrence féroce du marché mobile, combinée à une monétisation complexe et souvent critiquée, rend ce secteur moins attractif.
Cela pose une question cruciale : le jeu mobile est-il encore une voie viable pour les éditeurs historiques ? De plus en plus, les studios choisissent soit d’abandonner le mobile, soit de confier leur catalogue à des partenaires externes spécialisés (comme Netflix ou Level Infinite).
Perspectives pour les développeur·se·s concernés
Pour les 71 développeur·se·s de Halifax, l’avenir dépendra en grande partie de l’état de l’industrie canadienne du jeu vidéo. Si des opportunités existent à Montréal, Québec ou Toronto, la délocalisation forcée pourrait poser problème, notamment pour celles et ceux ayant des attaches régionales.
Certains talents pourraient se tourner vers le freelance, le développement indépendant ou même quitter l’industrie. D’autres pourraient rejoindre des studios émergents, ou être recrutés par des entreprises tech en quête de compétences en programmation ou en design.
« Le marché canadien reste solide, mais l’époque où tout le monde trouvait un job en une semaine est révolue. » — Recruteur anonyme dans le jeu vidéo
En quelques mots
La fermeture d’Ubisoft Halifax est bien plus qu’un simple ajustement comptable : c’est un signal fort sur l’état de l’industrie du jeu vidéo actuelle, en proie à une restructuration profonde. Entre la pression économique, les défis du marché mobile et la montée des mouvements syndicaux, les éditeurs n’ont d’autre choix que de faire des choix parfois brutaux.
Pour les 71 employés concernés, c’est une période d’incertitude, mais aussi — potentiellement — le début d’un nouveau chapitre dans une industrie en mutation. Halifax, en tant que pôle régional, disparaît du paysage d’Ubisoft, mais son histoire restera liée à une époque où l’expansion semblait sans limite.
Dans un secteur où l’on parle souvent de mondes ouverts et d’infini créatif, la réalité des studios rappelle que les jeux vidéo sont aussi des produits économiques, soumis à des logiques de marché implacables.