
Le monde du jeu vidéo n’est jamais à court de polémiques, et la dernière en date nous vient tout droit d’un affrontement inattendu entre deux titres visuellement impressionnants : The Legend of Sword and Fairy 4 Remake (développé par UP Software) et Clair Obscur: Expedition 33 (créé par le studio français Sandfall Interactive). Depuis la diffusion du trailer officiel de Sword and Fairy 4 Remake en décembre 2025, une partie de la communauté vidéoludique, ainsi que plusieurs médias spécialisés, s’interroge : l’inspiration de ce remake frôle-t-elle les limites du plagiat ?
Les critiques ont notamment souligné des similarités troublantes dans la présentation du système de combat, l’interface utilisateur (UI), les effets visuels, ainsi que la mise en scène cinématographique. Des comparaisons pointues ont été effectuées, et le débat s’est intensifié autour d’un point juridique crucial : qu’est-ce qui est réellement protégé par le droit d’auteur, notamment en Chine, où le remake est développé ?
Dans cet article, nous allons explorer les fondements juridiques encadrant la protection des œuvres étrangères en Chine, identifier les éléments véritablement protégés par le droit d’auteur dans les jeux vidéo, puis analyser les similitudes controversées entre les deux titres à la lumière de la législation chinoise. Est-ce un cas clair de plagiat ? Ou simplement le reflet d’un langage visuel et mécanique partagé dans l’industrie ? Plongeons dans les détails pour comprendre les enjeux de cette affaire.
Contexte : les deux jeux au cœur de la discussion
The Legend of Sword and Fairy 4 Remake : aperçu
La saga The Legend of Sword and Fairy, connue en Chine sous le nom de Xian Jian Qi Xia Zhuan, est une série culte du RPG chinois. L’épisode 4, sorti à l’origine en 2007, bénéficie aujourd’hui d’un remake ambitieux développé par UP Software. Ce dernier entend non seulement moderniser le visuel et les mécaniques du titre, mais aussi proposer une expérience plus cinématographique, inspirée des standards actuels des AAA occidentaux et japonais.
Le trailer diffusé en décembre 2025 a mis en avant plusieurs éléments distinctifs : des combats dynamiques mêlant tour par tour et action en temps réel, une interface épurée intégrée directement dans l’environnement, et une ambiance sombre et mystique servie par des effets de lumière avancés. Si les fans de la série ont accueilli ce retour avec enthousiasme, certains observateurs ont rapidement noté des similitudes frappantes avec un autre titre marquant de l’année : Clair Obscur: Expedition 33.
Clair Obscur: Expedition 33 : caractéristiques clés
Développé par le studio indépendant français Sandfall Interactive et publié par Kepler Interactive, Clair Obscur: Expedition 33 a marqué les esprits lors de sa sortie en avril 2025. Couronné "Jeu de l’année" aux Game Awards 2025, ce titre mêle un univers artistique singulier, un système de combat innovant alliant tour par tour et prompts en temps réel, et une narration immersive dans un monde post-fantastique.
Visuellement, le jeu se distingue par une direction artistique réaliste teintée de surréalisme, des commandes de combat placées de manière organique dans la scène, et une utilisation poussée des effets de lumière, de caméra et de transitions. Ce cocktail unique a valu au jeu une reconnaissance critique internationale... mais aussi, peut-être involontairement, une nouvelle vocation de référence pour les développeurs d’autres studios.
C’est cette reconnaissance mondiale, ajoutée à sa visibilité en Chine (avec une traduction officielle et une distribution locale), qui alimente aujourd’hui les soupçons à l’encontre de Sword and Fairy 4 Remake : UP Software aurait-il été tenté de s’inspirer un peu trop fortement de ce succès occidental ?
Protection des jeux étrangers sous la loi chinoise sur le droit d’auteur
Champ d’application de la loi chinoise
Avant même de juger si Sword and Fairy 4 Remake a effectivement copié Expedition 33, une question fondamentale se pose : le jeu français est-il protégé par le droit d’auteur en Chine ? La réponse est oui — et elle repose sur le fondement de l’Article 2(2) de la loi sur le droit d’auteur de la République populaire de Chine, combiné aux dispositions de traités internationaux.
Selon cet article, les œuvres créées par des ressortissants étrangers ou des apatrides bénéficient de la protection du droit d’auteur chinois lorsqu’elles sont couvertes par des accords internationaux auxquels la Chine est partie, comme la Convention de Berne. Cette protection est automatique et ne dépend d’aucune formalité administrative, ce qui signifie que les œuvres étrangères reconnues par la convention sont en principe protégées dès leur publication.
La Convention de Berne et la protection des œuvres françaises en Chine
La Convention de Berne pour la protection des œuvres littéraires et artistiques est un traité fondamental signé par la France, la Chine et de nombreux autres pays. Elle stipule que toute œuvre créée dans un pays signataire bénéficie, dans les autres pays signataires, des mêmes droits que ceux accordés aux ressortissants locaux.
“Les auteurs jouissent, dans les pays de l'Union autres que le pays d'origine de l'œuvre, des droits que les lois respectives accordent actuellement ou accorderont par la suite aux ressortissants.” – Article 5, Convention de Berne
Cela signifie que Clair Obscur: Expedition 33, en tant qu’œuvre créée en France par Sandfall Interactive, bénéficie automatiquement d’une protection complète sur le territoire chinois, au même titre qu’un jeu développé localement. Cela autorise potentiellement Sandfall Interactive à engager des poursuites judiciaires en Chine pour tout acte de reproduction ou d’adaptation non autorisé de ses œuvres.
Cette reconnaissance internationale permet donc d’envisager, en théorie, une action en contrefaçon contre un développeur chinois, si les éléments incriminés dépassent les limites de l’inspiration et touchent à des expressions originales protégées.
Ce que protège réellement le droit d’auteur : idée vs expression
Distinction fondamentale : concepts vs expression protégée
Un point crucial dans tout litige pour plagiat dans l’univers vidéoludique — et particulièrement en Chine — est la distinction entre idée et expression. Le droit d’auteur chinois, comme beaucoup d’autres juridictions, repose sur ce qu’on appelle la dichotomie idée/expression : les idées ne sont pas protégées, seules les expressions concrètes, originales et fixées le sont.
Dans le cadre des jeux vidéo, cela signifie que des concepts abstraits comme un système de combat "tour par tour avec prompts en temps réel", une interface flottante dans la scène, ou encore une ambiance "dark fantasy", ne peuvent pas être protégés juridiquement. Ces éléments sont perçus comme des méthodes ou des conventions de genre, partagées entre de nombreux jeux.
En revanche, des éléments concrets et originaux, comme un style graphique spécifique, une animation, un design d’interface avec des traits visuels particuliers, des séquences cinématiques précises ou encore des assets artistiques personnalisés peuvent bénéficier d’une protection. Mais encore faut-il prouver que ces éléments sont suffisamment originaux, et qu’ils ont été reproduits de manière substantielle.
Éléments typiquement protégés dans un jeu vidéo
Le droit d’auteur chinois reconnaît une série d’expressions dans un jeu vidéo comme protégeables, même si le jeu vidéo en tant que tel n’est pas une catégorie indépendante dans la loi. Voici les types d’éléments que la loi peut couvrir :
- Textes et dialogues (narration, descriptions d’objets, dialogues de PNJ) → œuvres littéraires.
- Illustrations, UI, icônes, textures 3D, designs de personnages → œuvres des beaux-arts.
- Cutscenes, trailers, cinématiques → œuvres audiovisuelles.
- Effets sonores, musiques, bruitages → œuvres musicales.
- Code source et scripts → logiciels informatiques.
“Le droit d’auteur protège l’expression de l’idée, pas l’idée elle-même.” – Principe fondamental du droit d’auteur
Cela implique que pour qu’un tribunal chinois considère qu’un jeu comme Sword and Fairy 4 Remake a copié Expedition 33, il ne suffira pas de dire que "les deux jeux ont une mécanique de garde similaire" : il faudra démontrer que l’animation, les effets visuels, les éléments sonores et leur organisation sont très proches, voire identiques, et qu’ils sont distinctifs de l’œuvre originale.
Ce cadre juridique rigoureux est essentiel pour comprendre pourquoi certains cas de plagiat sont difficilement défendables en justice, malgré des ressemblances apparentes dans l’expérience de jeu.
Analyse des similitudes alléguées
Présentation visuelle et style artistique
Dès le premier visionnage des trailers respectifs, une impression de déjà-vu peut surgir. Les deux jeux adoptent un style visuel cinématographique, aux tonalités sombres et dramatiques, avec des effets de lumière réalistes, des ralentis dynamiques et une atmosphère immersive. Il s'agit d'une tendance marquée dans les jeux nouvelle génération, qui empruntent de plus en plus aux codes du cinéma.
Cependant, ces éléments relèvent généralement de conventions esthétiques partagées, et sont rarement considérés comme une expression originale propre à une seule œuvre. La "dark fantasy" n’appartient à personne, et l’usage de lumières dramatiques ou de caméras dynamiques est désormais omniprésent dans le jeu vidéo AAA, à l’image de titres comme Final Fantasy VII Remake ou Persona 5.
Cela dit, il est possible de pointer des éléments graphiques plus spécifiques : les modèles 3D, certains choix de composition de plans, ou encore des animations précises lors de moments-clés (garde, contre-attaque, lancement d’une compétence). Ces expressions concrètes pourraient, si elles sont très similaires et facilement identifiables, soulever un soupçon de reproduction.
“Ce n’est pas le style ou le genre qui est protégé, mais la manière unique dont il est exprimé.”
Pour l’instant, les visuels du remake de Sword and Fairy 4 ne semblent pas reprendre de manière identique des assets ou des compositions de Expedition 33, mais la vigilance reste de mise à mesure que plus de contenu est révélé.
Interface Utilisateur (UI) et HUD
L’un des points les plus discutés par les internautes concerne l’interface utilisateur de combat. Les deux titres affichent des éléments similaires : commandes flottantes intégrées dans la scène, portraits et barres de vie positionnés de manière latérale, et architecture globale de l’UI assez proche.
Mais là encore, il est crucial de distinguer la structure fonctionnelle de l’interface (non protégée) et son expression graphique spécifique (potentiellement protégée). En analysant les trailers, on note quelques différences significatives :
- Expedition 33 utilise un affichage en liste inclinée, avec un effet "glissé" dans l’environnement.
- Sword and Fairy 4 Remake opte pour une interface circulaire, avec des icônes noires sur fond arrondi, visuellement plus proches d’un menu radial classique.
Ainsi, si l’approche immersive de l’interface est partagée, les détails graphiques de mise en œuvre divergent. Ce qui pourrait donc écarter l’idée d’une copie littérale, bien que l’inspiration reste plausible.
Mécaniques de combat et interactions (QTE)
Un autre point sensible concerne l’ajout de prompts en temps réel dans un système à base de tour par tour : une caractéristique de Expedition 33 également visible dans le trailer de Sword and Fairy 4 Remake. Ici, le joueur peut déclencher un contre ou une parade en appuyant sur une touche au moment opportun.
Sur le plan juridique, comme mentionné précédemment, ce type de mécanique de gameplay est considéré comme une idée ou une méthode, donc non protégeable. Ce n’est donc pas l’existence d’une garde réactive qui pourrait poser problème, mais sa mise en scène exacte.
Et c’est là que tout se joue : si les deux jeux présentent la même animation, les mêmes effets de lumière (ralenti, flash blanc, zoom caméra), avec des commandes identiques dans leur formulation et leur placement à l’écran, alors il y aurait matière à discuter d’une imitation d’une expression audiovisuelle.
“Le gameplay n’est pas protégé. Mais si votre ‘mécanique’ est un spectacle visuel et sonore unique, ce spectacle, lui, peut l’être.”
Pour l’heure, les trailers montrent des similarités dans le rythme de la scène de garde, mais les effets et angles de caméra ne semblent pas parfaitement alignés. Une analyse image par image serait nécessaire pour trancher.
Peut‑on parler de plagiat en droit chinois ?
Le test « Access + Substantial Similarity »
Dans la pratique judiciaire chinoise, les accusations de plagiat fondées sur le droit d’auteur sont évaluées selon un critère en deux temps : “Access + Substantial Similarity”. Autrement dit, il faut démontrer que :
- Le développeur accusé avait accès à l’œuvre originale ou pouvait raisonnablement y avoir accès.
- Les deux œuvres présentent une similarité substantielle dans des éléments protégés par le droit d’auteur.
Concernant Sword and Fairy 4 Remake, la probabilité d’accès à Expedition 33 semble assez solide. Le jeu français a été publié mondialement avec un support en chinois, est disponible sur les plateformes majeures, et a reçu une visibilité internationale renforcée après son sacre aux Game Awards 2025. Il est donc raisonnable de penser que les développeurs chinois ont pu y jouer ou au moins en observer les éléments clés.
Quant à la similarité substantielle, c’est là que l’analyse devient plus délicate. Il faut filtrer tous les éléments non protégés — gameplay, genre, ambiance — pour ne comparer que les expressions originales tangibles : animation, UI design, effets visuels, agencement sonore, etc. À ce jour, les comparaisons s’appuient sur un trailer — un extrait court, scénarisé, qui ne reflète pas nécessairement l’étendue du jeu. Ce qui rend toute conclusion prématurée.
Limites et frontières de l’infraction potentielle
Même dans le cas où Sandfall Interactive prouverait l’accès et une forte similitude dans des éléments d’expression précis, la qualification juridique de plagiat reste complexe. La Chine applique une interprétation stricte de la notion d’“expression protégée”, et les tribunaux sont prudents à ne pas étendre la protection au détriment de l’innovation ou de l’inspiration artistique.
Un autre recours possible pourrait être celui de la loi anti-concurrence déloyale, qui permet de sanctionner une reproduction jugée abusive même en l’absence de violation directe du droit d’auteur. Toutefois, cette voie exige de démontrer plusieurs conditions, comme :
- Une influence de marché importante pour le jeu plagié (dans ce cas Expedition 33),
- L’existence d’une relation concurrentielle directe,
- Une manœuvre injuste du concurrent (comme une copie stratégique visant à détourner le public),
- Un préjudice économique ou réputationnel concret.
Ces critères sont plus difficiles à établir, mais ils pourraient constituer un levier juridique si la violation du droit d’auteur ne peut être prouvée de manière directe.
“Le plagiat n’est pas une opinion, c’est une qualification juridique. Et en Chine, elle doit passer l’obstacle de la preuve.”
En somme, la question du plagiat n’a pas de réponse tranchée à ce stade, mais le cadre juridique chinois permet une action potentielle, sous certaines conditions précises, qu’il faudra observer de près lors de la sortie complète du remake.
En quelques mots
La polémique autour de The Legend of Sword and Fairy 4 Remake et Clair Obscur: Expedition 33 soulève une problématique complexe à l’intersection de l’art, du jeu vidéo et du droit international : où se situe la frontière entre l’inspiration et le plagiat ?
À la lumière du droit chinois, il apparaît que Expedition 33 est bien protégé dans ce territoire grâce à la Convention de Berne. Cependant, les mécanismes de gameplay, les styles artistiques partagés et les choix de mise en scène génériques sont difficilement défendables devant les tribunaux. Le vrai enjeu réside dans la démonstration d’une copie substantielle d’éléments d’expression originaux, tels que les animations, l’interface utilisateur ou les effets audiovisuels.
Jusqu’à présent, les éléments visibles dans le trailer de Sword and Fairy 4 Remake montrent des ressemblances sur certains plans, mais pas de preuve irréfutable d’un emprunt illégal. Il faudra sans doute attendre la sortie complète du jeu et une analyse comparative approfondie pour établir une éventuelle infraction.
En attendant, cette affaire met en lumière un sujet brûlant pour l’industrie vidéoludique mondiale : la protection encore floue des jeux vidéo en tant qu’œuvres artistiques, et les défis que cela pose lorsqu’ils traversent les frontières culturelles et juridiques.
“Inspiration is inevitable. Copying is a choice. The law decides where the line is.”