Shuhei Yoshida : les éditeurs deviendront des agences de communication

AuthorArticle written by Vivien Reumont
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Publication date24/11/2025

Dans une industrie du jeu vidéo en constante évolution, les rôles traditionnels vacillent, se réinventent, ou s'effacent tout simplement. Lors d’une interview donnée à la WePlay Expo, Shuhei Yoshida — figure emblématique de l’univers PlayStation et aujourd’hui mentor chez Sony Interactive Entertainment — a partagé une vision claire : le rôle des éditeurs est en pleine mutation.

Selon lui, « le nombre de jeux va continuer à grandir dans les prochaines années », et dans ce paysage saturé, les éditeurs — en particulier les plus grands — seront amenés à délaisser progressivement leur fonction historique de financeurs pour adopter un rôle de vitrine, de relais médiatique. En clair, ils deviendront des agences de communication à part entière, chargées de faire émerger les bons jeux au bon moment auprès du bon public.

Yoshida évoque notamment son travail avec Kepler Interactive, un éditeur désormais plus engagé dans l’accompagnement stratégique que dans le simple apport de fonds. Et il insiste : les modèles économiques ont changé, grâce au crowdfunding, à l’autofinancement et à l’essor des services à la carte pour les studios indépendants. Pourtant, même armés de ces nouvelles ressources, nombre de développeurs choisissent toujours de s’associer à des éditeurs... mais des éditeurs spécialisés dans l’indépendant, capables d’offrir des solutions sur mesure, loin des pratiques standardisées des mastodontes du secteur.

La transformation est donc bien en marche — et elle pourrait redessiner durablement les contours du publishing dans les années à venir.

 

Le contexte : mutations dans le financement des studios

L’essor des modèles alternatifs (financement participatif, éditeurs indépendants, partenaires)

Depuis une dizaine d’années, l’écosystème du financement vidéoludique s’est considérablement diversifié. Alors que les grands éditeurs détenaient historiquement les clés du développement, en finançant et en distribuant la majorité des jeux, cette domination est aujourd’hui largement remise en cause. Le financement participatif — à travers des plateformes comme Kickstarter ou Fig — a permis à de nombreux projets indépendants de voir le jour sans passer par la case éditeur.

Mais le crowdfunding n’est pas seul. L’autofinancement, rendu possible grâce à des outils de développement plus accessibles et des marges plus souples, a permis à de nombreux studios de petite ou moyenne taille de développer leur premier jeu, puis d’investir les recettes pour leurs projets suivants. Ce schéma, popularisé par des titres comme Stardew Valley ou Hollow Knight, montre qu’un cycle indépendant est viable, à condition de trouver son public.

On voit aussi émerger des investisseurs hybrides, des incubateurs, et même des labels orientés « jeux indés » qui ne cherchent pas à prendre le contrôle des projets, mais à soutenir leur production de manière plus légère et flexible.

Le rôle traditionnel des éditeurs et pourquoi il change

Historiquement, un éditeur servait à trois choses : financer le développement, assurer la distribution, et orchestrer la promotion. Ce modèle tri-fonctionnel était la norme… jusqu’à ce que les nouvelles solutions viennent bousculer l’équation. Avec le numérique, les studios peuvent vendre directement sur Steam, itch.io, l’Epic Games Store, et les consoles via des portails dédiés. Résultat : le rôle de distributeur perd en centralité.

Quant au financement, comme l’a rappelé Yoshida, il est aujourd’hui plus fragmenté. Les studios peuvent lever leurs propres fonds ou fonctionner en mode « lean », avec des équipes réduites, un scope plus mesuré, et une approche agile. Dès lors, le besoin d’un éditeur "banquier" s’atténue.

Les studios indés s’adaptent : vers des publishers plus spécialisés comme Kepler Interactive

Mais attention, cette indépendance ne signifie pas l’isolement. Comme le souligne Shuhei Yoshida, « même avec du financement, on voit qu’il y a encore beaucoup d’indépendants qui se rapprochent de publishers pour indépendants ». En clair, les studios ne cherchent pas forcément un chèque, mais un partenaire stratégique, capable de comprendre leurs enjeux spécifiques.

Des éditeurs comme Kepler Interactive, Raw Fury, Devolver Digital ou Annapurna Interactive incarnent cette nouvelle génération de publishers. Leurs forces ? Un accompagnement sur mesure, des outils marketing ciblés, des ressources en QA et en localisation, et surtout, une compréhension fine du public indé. Leur rôle n’est plus de piloter la création, mais de la faire rayonner au bon moment, sur les bons canaux.

C’est ce glissement — du financement vers la communication — qui s’accélère, et qui pourrait bien redéfinir la dynamique entre développeurs et éditeurs dans les années à venir.

 

Ce que Yoshida anticipe pour les éditeurs

« Moins financeurs, plus agences de communication » : l’idée centrale

Lors de son intervention à la WePlay Expo, Shuhei Yoshida n’a pas mâché ses mots : « Les gros publishers auront plus le rôle de montrer et de faire découvrir les jeux à un plus grand nombre de gens ». Ce constat est révélateur d’une transformation de fond. Face à l’abondance de jeux produits chaque année — des milliers rien que sur Steam —, la visibilité devient un enjeu central. Le défi n’est plus seulement de créer un bon jeu, mais de le faire remarquer.

Yoshida envisage donc les éditeurs non plus comme des moteurs de production, mais comme des méga‑amplificateurs. Ils doivent désormais savoir manier l’art du trailer viral, des campagnes sur les réseaux sociaux, du ciblage publicitaire, de la présence en salons… bref, faire émerger un jeu dans le bruit ambiant.

Cette réorientation des rôles n’est pas un simple repositionnement marketing, c’est une réponse logique à l’évolution des outils de production. Quand le développement devient plus accessible, la promotion devient le nouveau terrain de bataille.

Pourquoi les éditeurs peuvent pivoter vers la promo et le marketing

La communication dans le jeu vidéo est devenue un domaine extrêmement pointu. Entre l’optimisation des algorithmes de plateformes comme Steam, les dynamiques sociales de TikTok, les collaborations avec les streamers, ou la maîtrise du timing des annonces, il faut une expertise spécifique que peu de développeurs possèdent en interne.

Les éditeurs sont justement en position d’investir sur ce savoir-faire. Ils possèdent les connexions, les outils analytiques, et parfois même des équipes dédiées à la mise en scène narrative d’une campagne marketing. Le storytelling ne s’arrête plus au jeu lui-même, il commence dès l’annonce et continue bien après le lancement.

C’est dans cette logique que des éditeurs comme Kepler Interactive se sont illustrés. Ils ne cherchent plus à contrôler la création, mais à optimiser la réception. Comme l’a dit Yoshida, « ces publishers aujourd’hui savent exactement où aider et offrent des services sur mesure ». Ce rôle d’agence de communication intégrée pourrait bien devenir leur nouvelle fonction principale à l’avenir.

 

Impacts pour les studios indépendants et les gros éditeurs

Opportunités pour les studios indés : plus d’autonomie, moins de dépendance

Pour les studios indépendants, cette mutation du rôle des éditeurs est une aubaine stratégique. Grâce à l’accès à des moyens de financement alternatifs, ils peuvent désormais démarrer leurs projets sans devoir céder une partie substantielle de leurs droits ou s’enfermer dans un modèle éditorial contraignant. En clair : plus d’indépendance créative, moins de compromis.

Mais l’autonomie ne signifie pas isolement. Au contraire, en s’associant à des éditeurs spécialisés dans les jeux indépendants — comme Raw Fury, Kepler Interactive ou encore Fellow Traveller — les studios peuvent bénéficier d’un accompagnement ciblé, sur les aspects où ils en ont le plus besoin : communication, marketing, QA, localisation, distribution numérique…

« Ces publishers aujourd’hui savent exactement où aider et offrent des services sur mesure », rappelle Shuhei Yoshida. Ce modèle d’accompagnement à la carte séduit de plus en plus de développeurs, qui préfèrent une collaboration équilibrée à un partenariat hégémonique.

Nouveaux défis pour les éditeurs classiques : rester pertinents dans ce nouveau rôle

Face à cette montée des indépendants et des éditeurs agiles, les grands publishers traditionnels doivent repenser leur proposition de valeur. Leur expertise en financement massif et en production AAA reste pertinente pour les blockbusters, mais elle devient moins attractive pour les projets à taille humaine.

De plus, ces éditeurs sont souvent perçus comme rigides, avec des processus longs, des attentes commerciales très formatées, et une volonté de contrôle parfois jugée étouffante. Cela contraste fortement avec la flexibilité offerte par les nouveaux modèles de collaboration.

Pour rester compétitifs, les éditeurs historiques devront donc investir dans des structures plus modulaires, créer des labels internes dédiés à l’indé, ou revoir leur positionnement stratégique. Certains l’ont déjà fait (comme EA Originals ou Private Division), mais pour d’autres, la mue ne fait que commencer.

En somme, le rapport de force évolue : les studios ne cherchent plus seulement de l’argent, ils veulent des partenaires de confiance. Et ce simple changement de perspective pourrait bien rebattre les cartes du publishing dans les années à venir.

 


En quelques mots

Ce que Shuhei Yoshida esquisse, ce n’est pas un simple changement de rôle pour les éditeurs, c’est une révolution silencieuse dans les coulisses de l’industrie. Le financement ne disparaît pas, mais il cesse d’être le cœur du partenariat. À sa place, la communication, le positionnement marketing, et la capacité à connecter les jeux au bon public deviennent les nouveaux piliers du publishing.

Les studios indépendants, plus que jamais, prennent le pouvoir. Avec des outils de production accessibles, des modèles économiques flexibles, et des publishers spécialisés à leur écoute, ils peuvent enfin choisir leurs batailles et leurs alliés.

Pendant ce temps, les géants du secteur devront faire preuve d’une chose qu’ils ont parfois négligée : l’agilité. Car dans une industrie où la créativité explose et où les canaux de communication se multiplient, savoir briller dans le bruit devient plus précieux que simplement payer la note.

Et pour paraphraser Yoshida, dans un monde où les jeux se multiplient comme des Pokémon dans les hautes herbes, il faudra bien quelqu’un pour les faire sortir du lot. Spoiler : ce ne sera plus juste une question d’argent.

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