
Chez Ubisoft, le vent de la contestation souffle plus fort que jamais. L’un des géants du jeu vidéo français traverse une nouvelle zone de turbulences internes. Après des années marquées par des plans sociaux, des restructurations successives et une gouvernance jugée rigide, une ligne rouge semble avoir été franchie. Les représentants syndicaux de Solidaires Informatique, actifs chez Ubisoft Paris, réclament désormais ouvertement le départ de leur PDG, Yves Guillemot.
Cette prise de position radicale illustre le ras-le-bol grandissant des équipes, confrontées à une perte de confiance envers une direction qu'elles jugent déconnectée de leurs préoccupations. Tandis qu'une grève internationale est prévue du 10 au 12 février 2026, cette contestation pourrait bien marquer un tournant dans l’histoire de l’entreprise. Mais que s’est-il passé pour en arriver là ? Qui porte vraiment la responsabilité ? Et surtout, que risque Ubisoft si cette crise n’est pas rapidement désamorcée ?
Un climat social de plus en plus tendu chez Ubisoft
L’accumulation de restructurations en cinq ans
Depuis plusieurs années, Ubisoft enchaîne les annonces de plans de réduction des effectifs. Derrière chaque restructuration se cache une nouvelle onde de choc pour les salariés, contraints d’évoluer dans un climat d’incertitude permanente. Le dernier en date, concernant environ 200 postes supprimés au sein des bureaux parisiens, semble avoir été la goutte d’eau.
« C’est une trahison », affirment Marc Rutschlé et Chakib Mataoui, représentants syndicaux de Solidaires Informatique.
Ces décisions, souvent présentées comme stratégiques pour la viabilité de l’entreprise, sont perçues comme un désengagement brutal vis-à-vis des employés. La culture d’entreprise semble s’effriter, minée par des années de réorganisation sans relâche.
La perception de trahison chez les employés
Le sentiment dominant aujourd’hui est celui de l’incrédulité et de la colère. Sur les messageries internes, les échanges révèlent un moral en berne et une forte perte de confiance envers la direction. Ce que redoutaient les syndicats est devenu réalité : un fossé s’est creusé entre les décideurs du siège et les équipes de production.
Les employés ne s’expriment plus seulement en interne. Ils prennent la parole publiquement, par l’intermédiaire de leurs représentants, pour dénoncer l’opacité des décisions, le manque de dialogue et l’absence de vision humaine dans la gestion du personnel.
Des voix qui s’élèvent contre Yves Guillemot
Les critiques adressées par les représentants syndicaux
Les mots sont désormais posés sans détour : les représentants syndicaux réclament la démission d’Yves Guillemot, figure fondatrice et emblématique d’Ubisoft. Cette demande n’est pas anodine. Elle traduit une fracture profonde entre la direction et ses employés. Selon Marc Rutschlé et Chakib Mataoui, le PDG incarne une politique de gestion austère, centrée sur la réduction des coûts plutôt que sur la valorisation des talents.
« Il ne supervise quasiment que des plans de suppressions de postes depuis cinq ans », dénoncent-ils.
« Nous ne pouvons plus avoir confiance en lui. »
Le message est clair : pour qu’Ubisoft puisse retrouver une dynamique interne saine, il faut rompre avec les méthodes actuelles de management.
La question de la responsabilité partagée au sein de la direction
Cependant, les représentants de Solidaires Informatique ne rejettent pas la faute sur une seule personne. Ils mettent également en cause l'entourage direct de Guillemot, accusé de valider sans broncher toutes ses décisions, sans jamais apporter de contradiction ou de point de vue alternatif. Une attitude qui entretient un système de gouvernance centralisé et fermé, bien loin des standards modernes d’ouverture et de transparence.
« Ceux qui l'entourent disent toujours oui à ses demandes. Où sont les contre-pouvoirs ? »
Cette absence de dialogue stratégique et de remise en question interne semble être, aux yeux des syndicats, l’un des problèmes majeurs de la crise actuelle.
Une gouvernance contestée et des accusations de népotisme
La nomination controversée de Charlie Guillemot
La colère des syndicats ne s’arrête pas au bilan d’Yves Guillemot. Elle s’étend aussi à la structure de gouvernance d’Ubisoft, de plus en plus décriée comme étant clanique et verrouillée. En particulier, la nomination de Charlie Guillemot, fils du PDG, à la tête de Vantage Studios, filiale du groupe, a été perçue comme le symbole d’un népotisme persistant.
« Pourquoi toujours confier les postes clés à des amis ou à des membres de la famille ? » interrogent les représentants syndicaux.
Cette décision, prise sans consultation ni justification publique claire, a ravivé la frustration d’une partie des équipes, privées de perspectives d’évolution équitables, dans un contexte déjà miné par les coupes budgétaires.
Diversité et renouvellement créatif remis en cause
Ce modèle de gouvernance jugé archaïque va à l’encontre des aspirations d’une industrie fondée sur la créativité, l’innovation et l’ouverture d’esprit. Selon Marc Rutschlé et Chakib Mataoui, la manque de diversité dans les instances dirigeantes empêche Ubisoft de se renouveler réellement, tant sur le plan humain qu’artistique.
« Si vous ne confiez ces postes qu’à vos amis hommes blancs, vous ne favorisez aucune diversité et vous n’obtenez aucune idée nouvelle. »
Dans une entreprise où l’imagination est la matière première, l’absence d’horizons variés et d’idées neuves freine l’élan créatif. Résultat : les jeux souffrent d’un manque de vision renouvelée, et les équipes s’essoufflent, faute de sentir que leur voix est entendue.
L’appel à la grève internationale : une escalade inédite
Les dates et modalités de la grève annoncée
Face à l’inaction de la direction et à l’absence de réponse aux revendications, les syndicats d’Ubisoft ont lancé un appel à la grève internationale, un événement rare et significatif dans l’industrie du jeu vidéo. Prévue du 10 au 12 février 2026, cette mobilisation vise à coordonner les actions de protestation dans toutes les antennes mondiales de l’entreprise.
« Nous voulons envoyer un message clair : la situation actuelle est intenable », déclare Chakib Mataoui.
L’objectif est double : interpeller la direction sur la gravité de la crise sociale et montrer que les salariés ne sont pas isolés dans leur mécontentement. Cet appel à la solidarité dépasse même le cadre d’Ubisoft, puisque des collectifs issus d’autres studios ou acteurs du secteur pourraient exprimer leur soutien.
Le soutien des syndicats Solidaires Informatique
À l’origine de cette mobilisation, Solidaires Informatique, syndicat de plus en plus influent dans le secteur tech et jeu vidéo, joue un rôle moteur. Présent dans plusieurs entités du groupe Ubisoft, il organise les actions de terrain, centralise les témoignages des salariés et construit une riposte collective structurée.
« Nous avons besoin d’un changement radical de gouvernance pour sauver Ubisoft », insistent les représentants syndicaux.
Cette grève pourrait donc marquer un tournant majeur dans les relations sociales de l’entreprise, voire du secteur, où de telles initiatives restent encore rares, bien que de plus en plus fréquentes face aux abus et aux dérives managériales.
Quel avenir pour Ubisoft face à la fronde interne ?
Les risques d’un exode de talents
L’un des dangers les plus préoccupants pour Ubisoft dans ce contexte de crise est l’érosion continue de ses talents. La multiplication des restructurations, l’absence de reconnaissance et un climat de défiance généralisé alimentent un turnover croissant, notamment chez les profils créatifs et expérimentés. Et dans l’industrie du jeu vidéo, les talents sont l’essence du succès.
« Si l’entreprise continue dans cette direction, elle risque de perdre sa force créative », avertit Marc Rutschlé.
Des départs en cascade vers des studios concurrents ou des structures indépendantes pourraient affaiblir durablement la capacité d’innovation de l’éditeur, déjà mise à mal par la répétition des formats de jeux et la frilosité créative.
L’image publique de l’entreprise et la pression externe
Au-delà des murs de ses studios, l’image d’Ubisoft se détériore dans l’opinion publique. Après plusieurs scandales liés aux conditions de travail, à la culture d’entreprise toxique ou aux décisions controversées de management, cette nouvelle contestation donne une impression de désordre systémique.
Les joueurs eux-mêmes, de plus en plus sensibles à l’éthique des entreprises qu’ils soutiennent, pourraient tourner le dos à l’éditeur si aucune inflexion n’est perçue. Investisseurs, partenaires et concurrents observent également la situation avec attention, pesant les risques et opportunités de cette instabilité prolongée.
Dans ce climat explosif, la direction d’Ubisoft est désormais confrontée à une décision cruciale : maintenir le cap en dépit de la fronde, ou amorcer une réelle transformation interne, quitte à renoncer à certaines figures historiques de l’entreprise.
En quelques mots
Ce qui se joue actuellement chez Ubisoft dépasse largement une simple contestation syndicale. C’est un cri d’alarme d’une entreprise en perte de repères, où les salariés ne croient plus à la parole de leur direction. Le plan de restructuration a agi comme un catalyseur, révélant des fractures profondes entre la base et les sommets, mais aussi un besoin urgent de renouvellement dans les pratiques managériales et les choix stratégiques.
L’appel à la démission d’Yves Guillemot n’est pas seulement symbolique : il représente un point de rupture dans la relation de confiance entre le PDG et ses équipes. Et si Ubisoft veut éviter que cette fronde ne se transforme en exode ou en effondrement de sa culture créative, il devra écouter ses forces vives — celles-là mêmes qui font encore battre le cœur de l’éditeur.
« Nous ne voulons pas juste des jeux meilleurs. Nous voulons un Ubisoft meilleur. »