Ubisoft: son nouveau modèle opérationnel expliqué en détail

AuteurArticle écrit par Vivien Reumont
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date de publication26/01/2026

Le monde du jeu vidéo est en constante mutation, et même les géants doivent s’adapter pour survivre. Ubisoft, acteur incontournable de l’industrie, l’a bien compris. En 2026, l’éditeur français entame une transformation d’envergure, restructurant entièrement son modèle d’exploitation. Ce changement n’est pas anodin : il vise à faire face à un environnement AAA devenu à la fois plus exigeant et plus compétitif, où seuls les projets les plus solides peuvent espérer percer durablement.

L’objectif affiché est clair : produire des jeux d’une qualité exceptionnelle, en misant sur deux piliers stratégiques définis par le CEO Yves Guillemot — les aventures en monde ouvert (Open World Adventures) et les expériences pensées nativement comme des services (GaaS-native experiences). Pour y parvenir, Ubisoft adopte un modèle radicalement nouveau, centré sur cinq Creative Houses autonomes, épaulées par un réseau créatif transversal et une direction générale restructurée.

"Aujourd’hui, nous annonçons une remise à plat majeure destinée à créer les conditions d’un retour à une croissance durable", déclare Yves Guillemot.

Au cœur de cette réorganisation, on retrouve une vision décentralisée : chaque entité créative se voit confier une responsabilité pleine et entière sur ses marques, son contenu, son budget... et ses résultats. Mais au-delà de la structure, c’est une nouvelle philosophie qui se dessine — celle d’un Ubisoft plus agile, plus centré sur le joueur, et mieux armé pour relever les défis du marché AAA de demain.

 

Ubisoft : une transformation profonde de son modèle d’exploitation

Le besoin de s’adapter à un marché AAA exigeant

Ces dernières années, l’industrie du jeu vidéo a vu ses normes évoluer à un rythme effréné. Produire un jeu AAA n’est plus seulement une question de budget : c’est une course à la qualité, à l’innovation, à l’attention des joueurs, de plus en plus volatiles. Yves Guillemot résume bien la situation : « Le secteur AAA est devenu plus sélectif et compétitif, avec des coûts de développement en hausse et des difficultés accrues à créer des marques fortes. »

Face à cette réalité, Ubisoft n’avait plus le luxe de maintenir son ancien modèle, trop rigide, trop centralisé. La multiplication des échecs critiques ou commerciaux de certains titres récents a mis en lumière la nécessité d’un changement en profondeur. Le passage à un nouveau modèle opérationnel n’est donc pas une option, mais une condition de survie — et surtout, un tremplin vers un renouveau stratégique.

Objectifs clés du nouveau modèle

Le nouveau plan mis en place repose sur trois ambitions principales :

  1. Gagner en agilité : avec une structure plus décentralisée, Ubisoft espère fluidifier la prise de décision, accélérer les cycles de développement et mieux capter les tendances du marché.
  2. Améliorer la qualité des jeux : en recentrant les efforts sur des expériences Open World ou GaaS bien définies, l’éditeur veut éviter la dispersion de ressources et renforcer la cohérence créative.
  3. Réduire les coûts : en supprimant certains projets jugés non viables, en réorganisant les services partagés et en annulant six jeux en développement, Ubisoft s’offre un vrai répit financier.

"Nous transformons notre modèle pour créer les conditions du succès à long terme", insiste la direction.

Ce « reset » stratégique est donc un pari audacieux, mais peut-être nécessaire pour repositionner Ubisoft comme un leader capable de rivaliser avec les mastodontes du secteur, tout en retrouvant sa propre identité créative.

 

Les cinq Creative Houses : cœur de la nouvelle organisation

Qu’est‑ce qu’une Creative House ?

Les Creative Houses sont la grande nouveauté de la restructuration Ubisoft. Pensées comme des unités d’affaires intégrées, elles regroupent à la fois les fonctions de développement de jeux et de mise sur le marché. Ce modèle fusionne production et publication pour offrir une expérience plus cohérente et fluide aux joueurs.

Chaque Creative House est bâtie autour d’un genre spécifique ou d’un univers de marques bien défini. Elle bénéficie d’une autonomie créative, stratégique et financière complète, avec des équipes de direction dédiées. Le but ? Responsabiliser chaque pôle, réduire les strates intermédiaires, et favoriser des prises de décisions plus rapides — une sorte de mini-éditeur au sein du géant Ubisoft.

Ce découpage repose sur une conviction forte : pour réussir, il faut redonner le pouvoir aux experts métiers, ceux qui sont au plus proche des genres qu’ils maîtrisent, plutôt que centraliser les choix au sommet.

Responsabilités, autonomie et finance : un modèle décentralisé

Ce nouveau modèle décentralisé s’accompagne d’une prise de responsabilités accrue. Chaque Creative House :

  • Gère sa propre stratégie de marque : du positionnement au contenu, en passant par la feuille de route produit.
  • Est propriétaire de son budget et de ses résultats : avec des comptes distincts et un pilotage économique précis.
  • Dispose de services partagés de haute qualité via le Creative Network et les Core Services (technologie, infrastructure, production, opérations…).

"C’est un mouvement radical vers une organisation créative décentralisée, avec des services transverses de classe mondiale pour chaque maison", a déclaré Yves Guillemot.

Cette transformation renverse donc la logique pyramidale d’Ubisoft : les décisions viennent désormais du terrain, du cœur de la création, là où les idées prennent vie. Résultat attendu : des jeux mieux ciblés, plus pertinents et plus réactifs aux attentes des joueurs.

 

Zoom sur les Creative Houses et leurs franchises

Creative House 1 — Vantage Studios et les grands AAA

La première des cinq maisons créatives — Vantage Studios — a pour mission de développer les franchises phares d’Ubisoft en véritables machines à succès annuels. On parle ici des plus gros blockbusters de l’éditeur :

  • Assassin’s Creed
  • Far Cry
  • Rainbow Six

L’idée est claire : transformer ces licences en marques milliardaires récurrentes, à la manière d’un Call of Duty ou d’un FIFA. Cela implique des cycles de développement rationalisés, une extension vers le transmedia, et une maîtrise rigoureuse des coûts. Avec Vantage Studios, Ubisoft mise sur ses valeurs sûres, en misant sur la profondeur et l’ampleur de ses mondes ouverts.

Creative House 2 — Coopération et compétitivité armée

La deuxième Creative House est entièrement dédiée aux jeux de tir compétitifs et coopératifs, un genre qui demeure au centre des préférences des joueurs core gamers. Parmi les licences confiées à cette entité :

  • Ghost Recon
  • Splinter Cell
  • The Division

Ces jeux, souvent multijoueurs et tactiques, exigent un équilibre subtil entre gameplay nerveux, immersion stratégique et support post-lancement. Cette maison vise à relancer certaines séries emblématiques tout en modernisant leur approche GaaS, pour rivaliser avec les géants du genre comme Call of Duty Warzone ou Escape from Tarkov.

Creative House 3 — Les expériences Live sélectionnées

La troisième Creative House se concentre sur un portefeuille restreint d’expériences live. Elle gère notamment :

  • For Honor
  • The Crew
  • Riders Republic
  • Brawlhalla
  • Skull & Bones

Cette structure vise à assurer la pérennité et l’évolution de jeux en ligne déjà lancés, avec un fort accent sur la communauté et les mises à jour régulières. Elle se positionne comme le pilier du modèle GaaS chez Ubisoft, en optimisant l'engagement et la monétisation sans sacrifier la qualité du contenu.

Creative House 4 — Univers narratifs et mondes immersifs

Cette quatrième maison s’adresse aux amoureux d’histoires riches et de fantasy. Elle regroupe les licences les plus narratives ou immersives du catalogue :

  • Anno
  • Might & Magic
  • Rayman
  • Prince of Persia
  • Beyond Good & Evil

On y trouve une vraie volonté de reconquérir les fans historiques en misant sur l’émotion, l’exploration et la direction artistique. C’est ici que réside la French Touch d’Ubisoft, entre innovation artistique et ambition scénaristique.

Creative House 5 — Retour aux jeux familiaux et casual

Enfin, la cinquième maison se tourne vers un public trop souvent négligé dans l’industrie : les joueurs occasionnels, les familles et les jeunes enfants. Parmi les marques gérées :

  • Just Dance
  • UNO
  • Ketchapp
  • Hungry Shark
  • Hasbro Games
  • Idle Miner Tycoon
  • Invincible: Guarding the Globe

Cette structure vise à reconquérir le secteur du jeu casual et mobile, notamment sur smartphone, avec des jeux accessibles, colorés, et pensés pour des sessions courtes. C’est aussi là que pourraient émerger les IP transmedia les plus universelles.

À noter : quatre nouvelles licences sont actuellement en développement, dont March of Giants, mais leur rattachement à une Creative House n’a pas encore été annoncé.

 

Le Creative Network et le rôle du nouveau HQ

Soutien, services partagés et coopération

Derrière chaque Creative House se trouve un pilier invisible mais crucial : le Creative Network. Cette structure transversale a pour mission de mettre à disposition des ressources de développement et des services de soutien de haute qualité, permettant aux maisons créatives de se concentrer sur leur cœur de métier.

Le Creative Network joue un rôle fondamental dans l’harmonisation et la montée en puissance des productions. Il propose :

  • Des capacités de production modulables, via un réseau de studios partenaires.
  • Des services mutualisés comme le support technique, la QA, l’infrastructure réseau, et la gestion de données.
  • Une expertise partagée entre projets pour éviter les redondances et accélérer la montée en compétence.

En somme, il agit comme une colonne vertébrale opérationnelle, garantissant l'efficacité et la réactivité de chaque maison sans sacrifier leur autonomie créative.

Les missions stratégiques du nouveau siège

Au sommet de cette nouvelle organisation se trouve un Ubisoft HQ repensé. Son rôle n’est plus d’intervenir dans le détail de la production, mais de définir la vision globale, allouer les ressources, et anticiper les évolutions du marché. Il s’agit d’un siège plus stratégique, moins bureaucratique.

Ses responsabilités incluent notamment :

  • La fixation des priorités globales du groupe.
  • La gestion des talents et de la communication d’entreprise.
  • La supervision juridique et financière.
  • Le suivi des innovations technologiques et des tendances du secteur.

"Le nouveau siège soutiendra toutes les Creative Houses tout en réduisant la complexité opérationnelle et en préservant les économies d’échelle", précise Ubisoft.

À noter également une décision structurelle forte : le retour au travail en présentiel cinq jours sur sept, accompagné d’un quota de jours en télétravail annuel. Cette mesure vise à renforcer la collaboration, la transmission de savoirs et l'efficacité collective, dans une industrie où la créativité naît aussi des échanges informels entre équipes.

 

Conséquences financières et ajustements de portefeuille

Annulations, reports et impact sur le pipeline

Toute transformation aussi profonde s’accompagne de décisions difficiles. Chez Ubisoft, cela s’est traduit par une réévaluation brutale de son portefeuille de jeux. Résultat :

  • 6 jeux annulés, dont le très attendu remake de Prince of Persia: The Sands of Time.
  • 7 projets reportés, afin d’allonger leur temps de développement et garantir une meilleure qualité.
  • Des réductions d’effectifs dans certains studios, bien que les détails précis restent encore à venir.

Ces choix sont le fruit d’une volonté assumée de rationaliser le pipeline de production, en se concentrant uniquement sur les titres à fort potentiel, et en éliminant les projets jugés non alignés avec les nouvelles priorités stratégiques.

"Les jeux doivent désormais justifier pleinement leur place dans notre portefeuille. L’exigence de qualité est non négociable", explique un cadre interne.

Prévisions financières mises à jour

Les conséquences économiques de cette restructuration sont significatives. Ubisoft a annoncé une révision à la baisse de ses objectifs pour l’année fiscale 2025-2026 :

  • Chiffre d’affaires attendu : 1,5 milliard d’euros, soit une baisse de 330 millions par rapport aux prévisions précédentes.
  • EBIT non-IFRS estimé à -1 milliard d’euros, en raison de :
    • La dépréciation accélérée de certains projets annulés ou reportés (environ 650 millions €).
    • L’impact du décalage des négociations avec certains partenaires.
  • Endettement net prévu entre 150 et 250 millions €, pour une trésorerie située entre 1,25 et 1,35 milliard €.

Cependant, malgré ces pertes immédiates, Ubisoft mise sur une reconstruction à long terme, avec une croissance durable comme objectif central. Le retour sur investissement est espéré dès que les premières productions du nouveau modèle commenceront à être lancées à partir de 2027.

"Nous ne considérons plus notre guidance FY2026-27 comme pertinente. Une mise à jour sera communiquée en mai 2026."

Ces ajustements confirment que le virage entrepris n’est pas cosmétique, mais structurel — avec un impact fort sur la stratégie, la production… et les finances.

 


En quelques mots

Ubisoft ne se contente plus de réorganiser ses équipes : il repense entièrement sa manière de concevoir, produire et distribuer ses jeux. Avec ses cinq Creative Houses, un siège central recentré sur la stratégie et un Creative Network en soutien, le groupe adopte une approche moderne, agile et décentralisée. Une réponse forte à une industrie AAA de plus en plus compétitive, où seuls les projets les plus solides survivent.

Oui, des sacrifices ont été faits : des jeux annulés, des reports, une pression financière immédiate… Mais derrière ces ajustements se cache une vision de long terme : faire d’Ubisoft un éditeur capable de livrer moins de jeux, mais mieux finis, mieux pensés, et plus en phase avec les attentes des joueurs d’aujourd’hui.

Reste à voir si cette réorganisation portera ses fruits dès les premières sorties post-2026. Mais une chose est sûre : Ubisoft vient d’opérer l’un des virages les plus ambitieux de son histoire récente. Un pari risqué, mais peut-être salutaire.

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Ubisoft

Leader mondial du jeu vidéo, créateur de franchises emblématiques comme Assassin's Creed et Far Cry, offrant des expériences immersives et innovantes.

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