
Le malaise au sein d’Ubisoft ne fait que s’amplifier. Tandis que l’entreprise poursuit sa vaste restructuration, la tension monte parmi ses employés, qui ne cachent plus leur frustration – parfois même publiquement. La décision récente de mettre fin au télétravail et de réinstaurer une présence obligatoire de cinq jours au bureau a déclenché une vague d’indignation interne, mettant en lumière un fossé grandissant entre les dirigeants et leurs équipes.
Un exemple marquant de cette fracture est celui de David Michaud-Cromp, responsable du level design chez Ubisoft Montréal, qui a exprimé son mécontentement de manière frontale sur LinkedIn. Sa prise de parole lui a valu une suspension disciplinaire sans solde, révélant un climat de plus en plus tendu entre liberté d'expression et devoir de loyauté dans l'industrie du jeu vidéo.
Ce cas illustre parfaitement les difficultés actuelles d’Ubisoft, entreprise jadis pionnière, désormais confrontée à une profonde crise de confiance en interne. Dans cet article, nous reviendrons sur les événements récents, les réactions suscitées, et les enjeux plus larges que soulève cette affaire pour l’ensemble du secteur.
Ubisoft dans la tourmente : un climat interne de plus en plus tendu
Des restructurations mal vécues
Depuis plusieurs années, Ubisoft tente de redéfinir sa stratégie face à une concurrence accrue, à des échecs commerciaux successifs et à des critiques internes profondes. L'entreprise française a ainsi multiplié les restructurations : fermetures de studios, projets annulés, réorganisations hiérarchiques… Mais ces changements sont loin d’être bien perçus par les salariés.
En interne, le moral est au plus bas. Plusieurs employés ont exprimé, à travers des canaux internes ou anonymement auprès des médias, leur perte de confiance envers la direction. Les décisions prises semblent souvent déconnectées du quotidien des équipes, et les objectifs de rentabilité prennent, selon eux, le pas sur la qualité des conditions de travail ou sur la vision créative des jeux.
« On nous demande d’être passionnés, mais on ne nous écoute plus. » – témoignage d’un développeur anonyme relayé par des médias spécialisés.
Une communication qui divise les équipes
Un des problèmes majeurs réside dans la communication descendante de l’entreprise. Les annonces sont souvent brutales, peu contextualisées, et laissent peu de place à la concertation. Cela a renforcé un sentiment de frustration et de mise à l’écart chez de nombreux salariés, qui peinent à comprendre la logique derrière certaines décisions.
C’est notamment le cas de l’annonce sur le retour obligatoire au bureau, perçue comme une rétrogradation du mode de travail mis en place durant la pandémie. Si certains dirigeants y voient une manière de favoriser la collaboration et l’innovation, beaucoup d’employés y voient une volonté de contrôle plus qu’une nécessité de production.
Cette fracture communicationnelle alimente un climat de méfiance qui rend toute réforme interne délicate. Et lorsqu’un employé ose briser le silence, comme ce fut le cas de David Michaud-Cromp, la réponse managériale semble s’orienter vers la sanction plutôt que le dialogue.
Télétravail chez Ubisoft : un retour forcé au bureau qui ne passe pas
Une décision contestée en interne
Alors que le télétravail s’est imposé comme une norme dans l’industrie technologique, Ubisoft a récemment décidé d’imposer le retour au bureau cinq jours par semaine, mettant fin à une organisation hybride qui semblait convenir à une grande majorité des employés. Officiellement, cette décision serait motivée par la volonté de renforcer la collaboration et la cohésion des équipes.
Mais pour de nombreux salariés, cette explication ne tient pas. La communication utilisée – jugée floue voire hypocrite – a été vivement critiquée. David Michaud-Cromp, dans un post devenu viral sur LinkedIn, n’a pas mâché ses mots :
« Alors… Ubisoft veut rétablir les 5 jours obligatoires au bureau… parce qu’ils ‘croient en la collaboration’… mais enfin, on n’est pas complètement idiots… »
Cette sortie publique traduit un ras-le-bol généralisé au sein des équipes, notamment chez les développeurs qui, depuis la pandémie, avaient adapté leur quotidien au télétravail, souvent avec de très bons résultats. La décision est donc perçue comme un retour en arrière forcé, voire une démonstration d’autorité malvenue.
L’impact sur le moral des employés
Au-delà de la logistique, c’est surtout la symbolique du changement qui irrite. En imposant un cadre rigide sans discussion préalable, Ubisoft renvoie l’image d’une entreprise peu à l’écoute de ses collaborateurs. Dans un contexte déjà tendu par les restructurations, cette mesure est vécue comme un manque de reconnaissance des efforts fournis à distance.
De nombreux employés affirment que leur productivité n’a pas souffert du travail à domicile, bien au contraire. Certains y voient même une source d’équilibre personnel leur permettant de mieux gérer le stress et la charge de travail. En supprimant cette flexibilité, l’entreprise pourrait accentuer les risques de burn-out et de départs volontaires.
Il s’agit là d’un signal fort : Ubisoft semble faire un choix de management plus autoritaire, au moment même où l’industrie du jeu vidéo s’oriente, elle, vers plus d’ouverture et de flexibilité. Et cette déconnexion pourrait bien lui coûter cher en termes de rétention des talents.
David Michaud-Cromp : la voix du désaccord réduite au silence ?
Des publications critiques sur LinkedIn
C’est par une série de publications sur LinkedIn que David Michaud-Cromp, responsable du level design chez Ubisoft Montréal, a exprimé son profond désaccord avec la politique de retour au bureau. Dans un ton à la fois ironique et lucide, il a remis en cause le discours officiel de l’entreprise, affirmant que la motivation réelle derrière cette décision était bien différente de celle évoquée publiquement.
« On sait très bien pourquoi vous voulez revenir aux 5 jours au bureau… » écrivait-il, dans une phrase qui a trouvé un large écho auprès de nombreux professionnels du secteur.
Ses publications n’ont pas tardé à faire le tour des réseaux sociaux, suscitant des dizaines de commentaires de soutien. Elles ont aussi mis en lumière une exaspération collective que peu d’employés osaient exprimer publiquement. Michaud-Cromp a ainsi pris un rôle involontaire de porte-voix du malaise ambiant.
Une suspension sans solde controversée
Mais cette prise de position n’est pas restée sans conséquences. Le 28 janvier 2026, Michaud-Cromp a annoncé avoir reçu une suspension disciplinaire sans solde de trois jours, décidée par la direction d’Ubisoft. Le motif évoqué ? Une violation présumée du devoir de loyauté envers l’entreprise.
« La mesure m’a été présentée comme étant liée à des commentaires publics [...] concernant la politique de retour au bureau de l’entreprise. »
Cette sanction, bien que limitée en durée, a provoqué une onde de choc. Elle soulève la question de la liberté d’expression dans les grandes entreprises du jeu vidéo : jusqu’où un employé peut-il aller dans la critique publique de son employeur ? Et surtout, cette sanction ne risque-t-elle pas d’envoyer un message négatif à l’ensemble des équipes, dissuadant tout dialogue critique ?
En sanctionnant l’un de ses cadres pour avoir exprimé un avis partagé par beaucoup, Ubisoft alimente malgré elle un débat crucial sur la gestion des ressources humaines et la culture d’entreprise dans un contexte de mutation du travail.

Mise à jour professionnelle
Ubisoft m’a informé aujourd’hui d’une suspension disciplinaire de trois jours sans solde, effective demain.Cette mesure m’a été présentée comme étant liée à des commentaires publics que j’ai exprimés au sujet de la politique de retour au bureau de l’entreprise, et basée sur une violation présumée du devoir de loyauté.
Je partage cette information dans un souci de transparence. Je prends note de la décision et ne ferai aucun autre commentaire pour le moment.
Le devoir de loyauté face à la liberté d’expression des employés
Où tracer la ligne ?
La suspension de David Michaud-Cromp ravive un débat épineux : celui du devoir de loyauté des salariés envers leur entreprise, opposé à leur droit fondamental à la liberté d’expression. En France comme au Canada, ces deux principes coexistent, mais leur articulation dépend souvent du contexte et de l'interprétation juridique.
Un salarié est en effet tenu à une certaine discrétion concernant les informations internes de l’entreprise. Toutefois, lorsqu’il s’agit de commenter des décisions publiques ou de s’exprimer de manière non diffamatoire, la frontière devient floue. Michaud-Cromp n’a pas divulgué de données confidentielles ni insulté nommément des individus : il a exprimé un point de vue personnel sur une mesure de politique interne déjà rendue publique.
C’est pourquoi la sanction d’Ubisoft interroge : s’agit-il d’une application légitime du devoir de loyauté ou d’une atteinte déguisée à la liberté d’expression ? Le manque de dialogue en amont, le choix d’une sanction pécuniaire, et la médiatisation de l’affaire pourraient renforcer l’idée que l’entreprise cherche avant tout à dissuader toute critique publique.
Les réactions dans l’industrie du jeu vidéo
Cette affaire n’est pas un cas isolé. L’industrie du jeu vidéo est connue pour ses tensions entre directions d’entreprise et équipes de production. Ces dernières années, plusieurs studios ont été confrontés à des mouvements de contestation internes : demandes de meilleures conditions de travail, dénonciations de crunch, ou encore luttes pour le droit au télétravail.
Des figures influentes de l’industrie, notamment des développeurs indépendants ou d’anciens employés de grands studios, ont réagi à l’affaire Michaud-Cromp, soutenant ouvertement sa prise de parole. Certains y voient une tentative désespérée d’un employé loyal de faire entendre raison à une direction déconnectée des réalités du terrain.
Cette situation pourrait marquer un tournant, en alimentant un mouvement plus global de remise en question des pratiques managériales traditionnelles. Et Ubisoft, bien qu’accoutumée aux polémiques, risque cette fois de perdre davantage que son image : sa capacité à fédérer ses talents.
En quelques mots
L’affaire David Michaud-Cromp n’est pas qu’un simple incident disciplinaire : elle illustre un malaise profond au sein d’Ubisoft, reflet des tensions actuelles dans l’industrie vidéoludique entre aspirations individuelles, management vertical et mutations du monde du travail. La volonté de l’entreprise de revenir à un modèle en présentiel strict, combinée à une communication perçue comme autoritaire, a cristallisé les frustrations internes.
La sanction imposée à un cadre exprimant un désaccord mesuré soulève une question essentielle : peut-on encore critiquer son entreprise sans risquer de représailles ? Ce cas soulève également un enjeu d’image pour Ubisoft, déjà fragilisée par des scandales et restructurations successives. En refusant d’entendre les signaux d’alerte venant de ses propres équipes, la firme pourrait bien aggraver la fuite des talents qu’elle peine déjà à contenir.
Plus largement, cette affaire devrait inciter les grandes structures du jeu vidéo à réinterroger leur rapport au pouvoir, à la transparence, et à l’autonomie de leurs employés, sous peine de se retrouver confrontées à des crises répétées. À l’heure où le dialogue et la flexibilité deviennent des attentes fondamentales du monde du travail, toute tentative de reprise en main autoritaire risque fort d’avoir l’effet inverse.