
Le monde du jeu vidéo entre dans une ère nouvelle, marquée par une dynamique contrastée : une croissance des usages d’un côté, mais une crise du financement de l’autre. Tandis que les géants de l’industrie continuent d’attirer les projecteurs, de nombreux studios indépendants peinent à trouver les ressources pour concrétiser leurs projets. C’est dans ce contexte tendu qu’émerge Gamevestor, une nouvelle plate-forme française pensée pour révolutionner l’investissement dans le jeu vidéo.
Créée par deux vétérans de l’industrie – Ivan Marchand, ex-Google et Electronic Arts, et Arthur Van Clap, ancien d’Ubisoft – Gamevestor se positionne comme le premier service d’investissement participatif dédié exclusivement aux jeux vidéo. Son objectif ? Offrir à la fois un outil de financement aux studios et une opportunité d’investissement aux passionnés et professionnels du secteur.
Mais Gamevestor n’arrive pas par hasard. Son lancement coïncide avec une réelle contraction des fonds disponibles, une baisse des investissements estimée à 80 % en cinq ans, selon les spécialistes. Dans cette atmosphère de doute et de nécessité d’innovation économique, la plate-forme pourrait bien devenir un nouvel acteur clé pour l’industrie vidéoludique européenne.
Qu’est‑ce que Gamevestor ?
Une plate‑forme d’investissement participatif dédiée au jeu vidéo
Gamevestor se présente comme une solution inédite en France : une plate-forme d’investissement participatif pensée exclusivement pour l’industrie vidéoludique. Là où des plateformes de crowdfunding classiques comme Kickstarter ou Ulule proposent des dons contre des contreparties symboliques ou des préventes, Gamevestor permet un investissement réel avec retour financier potentiel. Les utilisateurs ne soutiennent plus un projet par passion seule : ils deviennent de véritables partenaires économiques du jeu.
Le principe est simple : des studios sélectionnés présentent leur projet sur Gamevestor, avec à la clé des objectifs de levée de fonds compris entre 100 000 et 5 millions d’euros. En échange de leur mise, les investisseurs perçoivent une part des revenus générés par le jeu après sa commercialisation, selon un mécanisme détaillé et encadré.
Origines et ambitions des fondateurs
Gamevestor n’est pas le fruit d’amateurs : à sa tête, deux figures bien connues dans l’industrie du jeu vidéo. Ivan Marchand, président de la plateforme, est passé par Google et Electronic Arts, deux mastodontes du numérique et du jeu. À ses côtés, Arthur Van Clap, issu d’Ubisoft, apporte une solide expérience terrain sur les réalités de développement.
Leur vision est claire : combler le vide de financement pour les studios de taille moyenne, souvent coincés entre des aides publiques insuffisantes et l’inaccessibilité des grands fonds d’investissement. Comme le souligne Marchand, "la majorité des studios qui viennent nous voir ont déjà énormément investi dans leur projet. Il leur manque simplement le dernier coup de pouce financier".
Pour démarrer, Gamevestor a lui-même levé 1 million d’euros, notamment auprès de BpiFrance et du fonds ForsVC, preuve de la confiance que suscite l’initiative dans l’écosystème tech et entrepreneurial français.
Répondre à une crise du financement
L’état actuel du financement dans le secteur
L’industrie du jeu vidéo traverse une phase critique sur le plan économique. Si la période de la pandémie a vu une explosion de la consommation de jeux, elle a aussi créé une bulle spéculative dans les investissements qui, aujourd’hui, se dégonfle brutalement. Depuis deux ans, les levées de fonds dans le secteur vidéoludique ont chuté de manière drastique, provoquant ce que certains analystes qualifient de "crise silencieuse".
Stéphane Rappeneau, économiste spécialisé dans le jeu vidéo, déclarait récemment devant le Sénat qu’une poche de financement s’est littéralement effondrée de 80 % en cinq ans, devenant presque marginale à l’échelle mondiale. Les éditeurs et investisseurs traditionnels se montrent plus frileux, face à une concurrence toujours plus intense et des attentes de rentabilité immédiate. Résultat : les projets innovants ou moins calibrés peinent à émerger.
Pourquoi un vide dans la chaîne de financement
Au cœur du problème se trouvent les studios de taille moyenne, ceux qui ne sont ni des géants cotés en bourse, ni des micro-structures pouvant survivre grâce à des aides publiques ou de la passion bénévole. Ces studios ont souvent déjà investi des mois de travail et plusieurs dizaines voire centaines de milliers d’euros dans un prototype ou une version alpha, mais se retrouvent dans l’impossibilité d’aller plus loin.
« Il leur manque vraiment le dernier financement », résume Ivan Marchand. Et ce dernier financement est souvent celui qui détermine si le jeu verra le jour ou non. Ce vide dans la chaîne du financement est aussi un frein à l’innovation, car il empêche les idées originales d’être portées à maturité, au profit de concepts plus formatés, plus "bancables" à court terme.
Gamevestor intervient donc comme une solution ciblée pour combler cette lacune, en apportant un pont entre la créativité des studios et les moyens d’investir des particuliers et professionnels, jusque-là laissés en marge de ce type de placement.
Comment les jeux sont‑ils sélectionnés ?
Le panel indépendant de professionnels
Pour garantir la fiabilité et l’attractivité des projets proposés, Gamevestor ne laisse rien au hasard. Avant d’être affiché sur la plate-forme, chaque jeu est évalué par un comité indépendant composé de cinq professionnels du secteur. Ces experts, issus de différents métiers de la chaîne de production vidéoludique, analysent chaque dossier selon une grille stricte : qualité du gameplay, originalité du concept, potentiel commercial, mais aussi santé financière et historique du studio.
Cette sélection rigoureuse vise un double objectif : protéger les investisseurs contre les projets trop risqués, et garantir aux studios une vraie chance de réussite en les accompagnant dans la structuration de leur campagne. Le sérieux de ce processus positionne Gamevestor à mi-chemin entre une plateforme de crowdfunding ouverte à tous et un fond d’investissement sélectif.
Focus sur les premiers jeux disponibles
Lors de son lancement, Gamevestor a déjà proposé trois projets en cours de développement, dont le plus notable est Black One Blood Brothers. Ce jeu tactique militaire développé par le studio français Helios met l’accent sur la simulation réaliste et l’infiltration, dans une veine proche des SWAT ou des Arma. Le choix de ce type de jeu témoigne de la volonté de la plate-forme de miser sur des productions à fort potentiel communautaire, avec des mécaniques de gameplay susceptibles de fidéliser une base de joueurs passionnés.
Priorité aux studios basés en Europe
Autre ligne directrice forte du projet : privilégier les studios européens. Pour Ivan Marchand, l’objectif est aussi de soutenir l’industrie vidéoludique locale, en mettant en avant des talents souvent éclipsés par la surpuissance des studios nord-américains ou asiatiques. Le choix d’un ancrage européen permet également de mieux maîtriser les contraintes légales, culturelles et linguistiques, tout en renforçant la cohérence éditoriale de la plateforme.
Avec l’ambition de financer plus de 20 jeux dès cette année, Gamevestor montre qu’il ne s’agit pas d’un simple coup marketing, mais d’un véritable acteur en devenir, capable de structurer un nouvel écosystème d’investissement vidéoludique.
Investir via Gamevestor : un modèle transparent
Qui peut investir et comment
L’un des atouts majeurs de Gamevestor réside dans sa volonté d’ouvrir l’investissement à un public élargi. Si, dans un premier temps, seuls les professionnels du jeu vidéo auront accès aux projets proposés, les particuliers pourront investir dès le mois de février, comme l'ont précisé les fondateurs. C’est une démarche inédite, qui vise à démocratiser l’accès à l’investissement dans un secteur jusque-là réservé à quelques initiés.
Concrètement, chaque internaute pourra investir par tranche de 100 €, ce qui rend la participation accessible à un grand nombre, tout en permettant de répartir le risque sur plusieurs projets. Cette approche souple se distingue nettement des logiques classiques de fonds d’investissement ou de capital-risque.
Documentation, démos et prise de décision
Afin d’aider les investisseurs à prendre des décisions éclairées, Gamevestor met un point d’honneur à la transparence et à l’information. Chaque projet sera accompagné d’une documentation complète, comprenant des données financières, un pitch détaillé, les éléments de game design, et surtout, une démo jouable.
Cette dernière est particulièrement stratégique : elle permet à l’investisseur de tester par lui-même la promesse du jeu, et de juger s’il mérite sa confiance. C’est aussi un levier d’implication émotionnelle, car le joueur devient acteur du processus créatif. Ce niveau de clarté est rare dans les pratiques habituelles du financement, souvent opaques ou purement spéculatives.
Partage des revenus et rémunération
Une fois le jeu commercialisé, les revenus générés sont partagés avec les investisseurs, selon les modalités précisées dans chaque fiche de projet. Ce partage est encadré contractuellement et structuré pour refléter la réalité des ventes : plus le jeu fonctionne, plus la rémunération augmente.
De son côté, Gamevestor se rémunère via une commission de 8 % sur les fonds levés, à condition que la campagne atteigne son objectif. Cela signifie que la plate-forme ne touche rien si le projet n’est pas financé — un système qui aligne ses intérêts sur ceux des studios et des investisseurs.
En somme, Gamevestor offre un modèle hybride entre crowdfunding et investissement financier, qui allie passion, rentabilité potentielle et transparence.
Quelles perspectives pour l’industrie ?
Favoriser l’émergence de studios indépendants
Gamevestor pourrait bien devenir un nouvel accélérateur pour les studios indépendants européens, souvent riches en créativité mais limités par les barrières financières. En leur ouvrant une voie de financement plus directe, la plate-forme permet à ces studios de garder leur autonomie sans devoir céder leur projet à un éditeur trop intrusif ou dépendre d’aides publiques aléatoires.
Ce modèle pourrait aussi encourager l’émergence de nouveaux genres de jeux, plus originaux ou de niche, qui n’auraient pas trouvé leur place dans le système classique, jugé trop frileux. Un écosystème plus diversifié profiterait à toute l’industrie : joueurs, développeurs, et même distributeurs.
Augmenter les chances de succès des projets
Un financement plus stable et ciblé, combiné à un retour immédiat des joueurs-investisseurs grâce aux démos, permet aux studios d’affiner leur produit avant sa sortie. Ce cercle vertueux augmente mécaniquement les chances de succès commercial des jeux.
De plus, le fait d’avoir une communauté d’investisseurs engagés peut aussi jouer un rôle de marketing viral, où chaque investisseur devient un ambassadeur du jeu. Cela crée un bouche-à-oreille puissant, bien au-delà des campagnes classiques.
Réactions et enjeux perçus
Avis de professionnels du secteur
Depuis son lancement, Gamevestor suscite une curiosité attentive chez les acteurs de l’industrie. Du côté des studios, l’enthousiasme est tangible. La possibilité de présenter un projet à une communauté d’investisseurs avertis et passionnés redonne de l’espoir à des structures qui, jusqu’ici, n’avaient d’autre choix que de bricoler leur développement à coups de dettes ou de sacrifices personnels.
Impact potentiel sur le marché européen
Si Gamevestor parvient à maintenir un haut niveau de sélection et à générer une dynamique vertueuse de cofinancement, elle pourrait rapidement devenir un acteur central du financement vidéoludique en Europe. Elle comblerait un vide entre les aides publiques (souvent limitées ou trop bureaucratiques) et les grandes plateformes internationales peu accessibles aux studios modestes.
Cela pourrait aussi rééquilibrer les rapports de force dans l’industrie, en offrant à des créateurs locaux les moyens de rivaliser avec les géants anglo-saxons ou asiatiques. Une Europe du jeu vidéo plus forte passerait aussi par une autonomie financière accrue, et Gamevestor s’inscrit précisément dans cette ambition.
Effet sur les investisseurs particuliers
Pour les investisseurs, notamment les particuliers, Gamevestor propose une expérience à la fois immersive et potentiellement rentable. La possibilité d’investir dans un jeu vidéo, de suivre son développement, de tester une démo et d’en partager les bénéfices, transforme l’acte d’investissement en aventure collective.
En quelques mots
Gamevestor n’est pas simplement une énième plate-forme de financement participatif : c’est une réponse stratégique à une crise majeure du secteur vidéoludique, à un moment où l’innovation peine à trouver des mécènes. En réunissant des professionnels aguerris, une sélection exigeante et une ouverture à tous les investisseurs, elle pourrait bien redéfinir la manière dont les jeux sont produits, financés et soutenus en Europe.
Avec son approche structurée, ses ambitions claires, et son positionnement au croisement du jeu et de l’investissement, Gamevestor a toutes les cartes en main pour devenir un acteur central du futur écosystème du gaming indépendant. Une chose est sûre : l’idée, elle, est déjà gagnante.