
Le monde du jeu vidéo n’échappe pas aux turbulences économiques de ce début d’année 2026, et Ubisoft semble en être une parfaite illustration. Après la fermeture soudaine du studio de Halifax et des licenciements successifs chez Massive Entertainment et Ubisoft Stockholm, c’est maintenant au tour du studio d’Abu Dhabi de faire les frais d’une nouvelle restructuration. Cette décision marque une étape de plus dans une série d’annonces difficiles pour les salariés du géant français du jeu vidéo, qui semble engagé dans une profonde réorganisation de ses ressources.
Ubisoft, réputé pour ses franchises emblématiques comme Assassin’s Creed, Far Cry ou The Division, doit aujourd’hui faire face à des défis financiers, technologiques et organisationnels. Mais c’est du côté du mobile que la firme a décidé de trancher cette fois-ci, avec une décision aux conséquences humaines importantes.
Alors, que s’est-il réellement passé à Abu Dhabi ? Pourquoi 29 employés ont-ils été remerciés ? Et que cela nous dit-il de l’état de santé global d’Ubisoft et de l’industrie du jeu mobile ? Décryptage.
Une restructuration dans la continuité d’un début d’année difficile
Le licenciement de 29 salariés à Abu Dhabi ne tombe pas du ciel. Il s’inscrit dans une série de mesures prises par Ubisoft pour restructurer ses effectifs et recentrer ses priorités. Depuis quelques mois, l’entreprise a engagé un véritable nettoyage dans ses rangs, avec des annonces qui se succèdent à un rythme inquiétant.
Les précédentes coupes : Halifax, Massive, Stockholm
La première onde de choc est survenue avec la fermeture du studio de Halifax, au Canada. Ce petit studio, pourtant actif dans le développement mobile et de projets secondaires, n’a pas survécu à la stratégie de recentrage de l’entreprise. Quelques semaines plus tard, ce sont les studios de Massive Entertainment – actuellement au cœur du développement de Star Wars Outlaws – et Ubisoft Stockholm qui ont vu une partie de leurs effectifs réduits.
Ces décisions semblent répondre à une même logique : celle de réduire les coûts de production, optimiser les ressources humaines et abandonner les projets jugés peu rentables ou trop risqués. Si cette orientation peut s'expliquer d’un point de vue économique, elle reste difficile à encaisser pour les équipes concernées.
Un contexte global de rationalisation chez Ubisoft
Ubisoft semble engagé dans une stratégie de restructuration globale. La société traverse une période où les retards de production, l’échec commercial de certains titres, et la saturation du marché AAA obligent les dirigeants à revoir leur copie. À cela s’ajoute une pression croissante pour rester compétitif face aux géants comme Tencent, Microsoft ou Sony.
"Nous devons adapter notre organisation pour être plus agiles et compétitifs dans un marché en constante évolution."
— Déclaration officieuse d’un cadre Ubisoft relayée par plusieurs médias spécialisés.
Cette volonté de "réduction de la voilure", déjà amorcée en 2023, se poursuit donc en 2026, avec une rigueur accrue. Et malheureusement, les studios périphériques, spécialisés dans des formats jugés moins prioritaires, comme le mobile, en font les frais.
Ubisoft Abu Dhabi : un studio mobile en mutation
Depuis sa création en 2011, le studio Ubisoft Abu Dhabi s’est imposé comme un pôle spécialisé dans les jeux mobiles au sein de la galaxie Ubisoft. Situé dans un marché émergent, il représentait à la fois un laboratoire d’expérimentation et un levier de diversification pour la firme française. Mais en ce début d’année 2026, ce studio vit une véritable remise en question de son rôle stratégique.
Focus sur Growtopia, le dernier survivant
Parmi les projets maintenus à Abu Dhabi, Growtopia est désormais l’unique rescapé. Ce MMO sandbox free-to-play, acquis par Ubisoft en 2017, permet aux joueurs de construire, échanger et interagir dans un univers pixelisé en 2D. Bien que son pic de popularité soit passé, le jeu bénéficie encore d’une communauté fidèle et active, ce qui justifie sa préservation.
La décision de centrer l’activité du studio exclusivement sur Growtopia traduit une volonté de limiter les risques : un seul jeu, une équipe réduite, une direction claire. Ce recentrage stratégique est censé permettre d’optimiser les ressources du studio tout en continuant à exploiter une licence encore rentable.
« En abandonnant certains projets afin de se concentrer sur Growtopia, nous espérons renforcer notre efficacité et offrir une meilleure expérience aux joueurs », expliquait Ubisoft dans sa communication officielle.
Mais ce choix stratégique signifie également la mise à l’arrêt de projets non annoncés, avec potentiellement des mois de travail réduits à néant.
Un historique du studio depuis 2011
Installé aux Émirats arabes unis, Ubisoft Abu Dhabi a vu le jour en 2011, fruit d’un partenariat entre Ubisoft et Twofour54, une organisation soutenue par le gouvernement d’Abu Dhabi pour stimuler l’industrie des médias et du divertissement dans la région. Le studio s’est rapidement spécialisé dans les jeux mobiles et free-to-play, un terrain encore peu exploré par les grands éditeurs occidentaux à cette époque.
Au fil des années, Ubisoft Abu Dhabi a développé ou co-développé plusieurs jeux, souvent en soutien d'autres studios. Son implication dans CSI: Hidden Crimes, NCIS: Hidden Crimes, et surtout Growtopia, a permis de faire connaître ses compétences. Mais malgré ces réussites ponctuelles, le studio n’a jamais obtenu la même visibilité que ses homologues européens ou nord-américains.
Aujourd’hui, après 15 ans d’activité, le studio est confronté à un rétrécissement de son champ d’action, conséquence directe des nouvelles orientations de la maison-mère.
Les licenciements : décisions, justifications et conséquences
La nouvelle est tombée comme un couperet : 29 salariés du studio d’Abu Dhabi ont été licenciés dans le cadre de la restructuration opérée en novembre dernier. Une décision brutale, mais qui s'inscrit dans une dynamique d’ajustement stratégique qui frappe tout Ubisoft.
La déclaration officielle d’Ubisoft
Ubisoft s’est exprimé publiquement sur cette décision dans un ton formel et mesuré :
« En novembre, Ubisoft a pris la difficile décision de restructurer son studio spécialisé dans les jeux mobiles d'Abu Dhabi, en abandonnant certains projets afin de se concentrer sur Growtopia. Ce changement a eu un impact sur 29 membres de l'équipe. Nous sommes profondément reconnaissants de leur contribution et nous les accompagnons tout au long de cette transition. »
La formulation reste classique, presque aseptisée, mais elle souligne l’intention de limiter la casse en termes d’image. Ubisoft insiste sur l’accompagnement des salariés dans cette "transition", sans pour autant donner de détails concrets sur la nature de cet accompagnement : reclassement interne, aides à la mobilité, indemnités renforcées… ? Le flou persiste.
Impacts humains et organisationnels
Au-delà des chiffres, ce sont des parcours individuels et des équipes entières qui se voient brusquement stoppés dans leur élan. Dans un studio relativement petit comme celui d’Abu Dhabi, 29 départs représentent une perte significative, voire une fracture dans la structure même de l’organisation.
D’un point de vue organisationnel, le choix de sacrifier des projets non nommés laisse penser que plusieurs jeux étaient en développement ou en pré-production. Leur abandon implique non seulement des pertes financières (investissements, salaires, temps de développement), mais aussi un gâchis créatif pour les équipes impliquées.
Enfin, cette décision pourrait avoir un effet dissuasif sur l’attractivité d’Ubisoft dans la région MENA, un marché en expansion mais encore fragile, où la stabilité et la réputation des employeurs jouent un rôle fondamental dans la constitution de talents.
Vers un avenir incertain pour les studios mobiles ?
La décision de réorganiser le studio d’Abu Dhabi s’inscrit dans un mouvement plus large qui touche l’ensemble de l’écosystème du jeu mobile. Ce segment, longtemps vu comme un eldorado pour les éditeurs grâce à sa rentabilité rapide et ses faibles coûts de production, semble aujourd’hui entrer dans une phase de rationalisation. Et Ubisoft, bien qu’en retrait par rapport à des géants comme Tencent ou Supercell, n’échappe pas à cette dynamique.
Ubisoft et sa stratégie mobile à revoir ?
Ubisoft a toujours entretenu une relation ambivalente avec le jeu mobile. Bien qu’ayant développé plusieurs titres sur ce support, l’éditeur n’a jamais pleinement investi ce terrain avec la même vigueur que sur ses franchises AAA. Le rachat de Growtopia en 2017 et quelques expérimentations comme Might & Magic: Chess Royale ou Tom Clancy's Elite Squad n’ont pas suffi à imposer Ubisoft comme un acteur incontournable du mobile.
Le licenciement massif à Abu Dhabi pourrait être interprété comme un repli stratégique, un signal que la firme souhaite désormais se concentrer sur ce qui fonctionne — ou du moins sur ce qu’elle maîtrise. Plutôt que de multiplier les initiatives sur mobile, Ubisoft pourrait chercher à optimiser ses quelques succès et à limiter les pertes liées aux échecs peu médiatisés.
"Nous devons choisir nos batailles", aurait confié un cadre proche du dossier selon plusieurs sources industrielles.
Une tendance sectorielle plus large ?
Au-delà d’Ubisoft, l’industrie du jeu mobile elle-même semble traverser une phase de transition. Après des années d’euphorie, marquées par des microtransactions florissantes et une croissance spectaculaire, les joueurs deviennent plus exigeants et les régulateurs plus présents. Le marché devient plus compétitif, les coûts d’acquisition explosent, et le retour sur investissement se réduit.
En 2025, plusieurs studios ont fermé ou réduit leur activité mobile, comme Niantic ou Zynga, preuve que le modèle "free-to-play + microtransactions" commence à montrer ses limites. Dans ce contexte, les studios de taille moyenne ou spécialisés dans les jeux mobiles "secondaires" sont souvent les premiers à souffrir.
Ainsi, le cas d’Ubisoft Abu Dhabi n’est pas isolé, mais il illustre parfaitement le dilemme actuel : continuer à croire au mobile comme pilier de croissance, ou se recentrer sur des formats plus sûrs et établis ?
En quelques mots
Le licenciement de 29 employés chez Ubisoft Abu Dhabi est bien plus qu’un simple ajustement de personnel : il symbolise une redéfinition des priorités pour le géant français du jeu vidéo. Dans un climat global de tension économique et de transformation structurelle, Ubisoft choisit de se recentrer, quitte à sacrifier des projets et à fragiliser des studios moins visibles.
Le cas d’Abu Dhabi, bien que localisé, révèle un malaise plus large dans l’industrie : celui des studios mobiles, autrefois vus comme des pôles d’innovation rapide et de croissance facile, aujourd’hui confrontés à un marché saturé, complexe et de plus en plus instable. Pour Ubisoft, cette restructuration est peut-être un mal nécessaire pour redresser la barre. Mais pour les salariés concernés, c’est une transition brutale qui pose des questions éthiques et humaines sur la manière dont l’industrie traite ses talents.
L’avenir du mobile chez Ubisoft reste incertain, mais une chose est sûre : le vent de la consolidation souffle fort, et aucun studio, aussi éloigné soit-il du siège parisien, n’est à l’abri.