Ubisoft ciblé par un syndicat après la fermeture de son studio à Halifax

AuthorArticle written by Vivien Reumont
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Publication date16/01/2026

En décembre dernier, une onde de choc a traversé l'industrie vidéoludique canadienne : Ubisoft, l'un des piliers du secteur, annonçait la fermeture brutale de son studio situé à Halifax, en Nouvelle-Écosse. Cette décision est survenue seulement trois semaines après la syndicalisation de 61 des 71 employés de la structure, déclenchant un tollé dans les rangs syndicaux et au sein de l'opinion publique. Bien que l'éditeur français ait immédiatement nié tout lien entre ces deux événements, le timing interpelle, et certains y voient une manœuvre pour enrayer l’élan syndical naissant.

Dans un climat économique tendu, où les aides publiques et les crédits d’impôt sont devenus des leviers majeurs pour attirer les entreprises, cette affaire soulève de nombreuses questions : comment une société ayant touché près d’un milliard de dollars canadiens en subventions peut-elle justifier une telle décision ? Et surtout, quel message cela envoie-t-il aux autres studios du pays, ainsi qu’à leurs employés qui songeraient à se syndiquer ?

Cette semaine, l’affaire prend un nouveau tournant : le syndicat CWA Canada a déposé plainte contre Ubisoft auprès de la Commission des relations de travail de la Nouvelle-Écosse, accusant l’éditeur d’avoir agi pour faire capoter la syndicalisation. Une affaire qui pourrait bien redéfinir le rapport entre fiscalité, responsabilité sociale et droit du travail dans l’industrie du jeu vidéo.

 

La fermeture du studio Ubisoft à Halifax

Contexte et annonce officielle

Le 7 décembre 2023, Ubisoft a annoncé la fermeture de son studio de développement basé à Halifax, une ville canadienne où l’éditeur s’était installé depuis 2013. Le site, initialement dédié au développement de jeux mobiles, avait évolué au fil des années pour devenir un maillon important de l’écosystème d’Ubisoft au Canada, qui compte aussi des antennes majeures à Montréal, Québec et Toronto.

L’annonce a surpris tant les employés que les observateurs du secteur. Aucune rumeur ou signe avant-coureur ne laissait présager un tel dénouement. L’entreprise a justifié sa décision par une réorganisation interne visant à "optimiser les ressources et recentrer les priorités stratégiques". Toutefois, les détails concrets sur les raisons économiques ou logistiques précises sont restés flous.

"Cette fermeture s'inscrit dans une volonté de rationaliser nos opérations au niveau mondial, dans un contexte de transformation de notre modèle de production", a déclaré Ubisoft dans un communiqué officiel.

Réactions immédiates des employés

Pour les développeurs du studio, la nouvelle a été un choc. D’autant plus que la majorité d’entre eux venait de se syndiquer sous la bannière du CWA Canada, une première pour une entité Ubisoft au pays. La rapidité avec laquelle la fermeture a été décidée – seulement trois semaines après la reconnaissance du syndicat – a naturellement alimenté les soupçons de représailles.

Plusieurs employés ont exprimé leur colère et leur déception sur les réseaux sociaux, dénonçant un manque total de transparence. Certains d'entre eux ont même évoqué une "rupture de confiance irréversible avec la direction", tandis que d'autres pointaient une stratégie calculée pour étouffer le mouvement syndical dans l’œuf.

L’impact humain est loin d’être négligeable : 71 employés ont été affectés, dont une majorité faisait partie du syndicat naissant. Bien que des offres de relocalisation aient été évoquées, la perte d’un emploi dans une ville comme Halifax, moins fournie en opportunités vidéoludiques que Montréal ou Toronto, représente une vraie difficulté.

 

Syndicalisation trois semaines avant la fermeture

La mobilisation des employés

Le 20 novembre 2023, à peine trois semaines avant l’annonce de la fermeture, une majorité écrasante des employés du studio de Halifax avait décidé de se syndiquer sous la bannière du CWA Canada (Canadian Media Guild). Ce choix s’inscrivait dans une tendance croissante observée dans l’industrie du jeu vidéo, où les développeurs cherchent à obtenir davantage de stabilité, de reconnaissance et de transparence dans un secteur réputé pour sa précarité et ses restructurations fréquentes.

Cette mobilisation n’était pas née d’un conflit ouvert avec la direction, mais plutôt d’un désir de mieux structurer le dialogue social au sein du studio. En rejoignant le CWA, les employés espéraient mettre en place des discussions collectives sur les conditions de travail, les heures supplémentaires, et la sécurité de l’emploi – des sujets particulièrement sensibles dans les studios de taille moyenne, souvent plus exposés aux décisions stratégiques du siège.

Pour les représentants syndicaux, cette initiative représentait un pas historique dans le mouvement de syndicalisation au sein d’Ubisoft, une entreprise où les relations de travail sont restées longtemps assez verticales.

Réponse publique d’Ubisoft

Ubisoft, de son côté, a rapidement tenté de désamorcer toute polémique naissante. Dans son communiqué suivant l’annonce de la fermeture, l’entreprise a insisté sur le fait que la décision de mettre fin aux activités du studio de Halifax était totalement indépendante du processus de syndicalisation.

"La fermeture du studio n’a aucun lien avec la récente syndicalisation de ses employés. Il s’agit d’une décision stratégique globale et non locale." — Ubisoft

Cependant, la coïncidence temporelle – trois semaines seulement entre la reconnaissance officielle du syndicat et la fermeture du studio – a immédiatement soulevé des doutes. Le syndicat CWA Canada, appuyé par des experts du droit du travail, a évoqué une "intimidation à peine voilée", destinée à dissuader d’autres équipes au Canada (et ailleurs) d’envisager une démarche similaire.

Cette posture défensive de la part d’Ubisoft ne suffit pas à éteindre la polémique, d’autant que l’entreprise est également sous le feu des critiques en raison des aides publiques colossales qu’elle a perçues ces dernières années pour implanter ses studios au Canada.

 

Le rôle des subventions publiques et des crédits d’impôt

Les aides reçues par Ubisoft au Canada

Depuis plusieurs années, le gouvernement canadien déploie une politique de soutien massif à l’industrie du jeu vidéo afin d’en faire un secteur stratégique sur le plan économique et culturel. Ubisoft, en tant qu’acteur majeur, a été l’un des principaux bénéficiaires de ces dispositifs, recevant des centaines de millions de dollars en crédits d’impôt et subventions directes.

Selon des documents récemment obtenus par le Sénat français, Ubisoft a perçu environ 605,6 millions d’euros, soit près de 980 millions de dollars canadiens, en crédits d’impôt de la part des gouvernements provinciaux et fédéraux entre 2020 et 2024. À eux seuls, ces chiffres soulignent l’ampleur des investissements publics consentis pour maintenir la compétitivité de la société au Canada.

Le cas du studio de Halifax est encore plus symbolique : pour favoriser l’implantation de l’entreprise en Nouvelle-Écosse, la province lui avait accordé 12 millions de dollars de subventions publiques. Un soutien financier important qui, selon le syndicat, n’a pas empêché Ubisoft de faire marche arrière en laissant derrière elle un tissu économique local affaibli.

Critiques autour de l’utilisation des fonds publics

La réaction du CWA Canada ne s’est pas fait attendre : le syndicat s’est dit "outré" que des entreprises puissent bénéficier de montants aussi colossaux en aides publiques, sans être tenues à des engagements clairs à long terme. La fermeture du studio a été perçue comme un affront non seulement envers les employés licenciés, mais aussi envers les contribuables de Nouvelle-Écosse.

"Il est scandaleux qu'une entreprise puisse bénéficier de centaines de millions d'allégements fiscaux — de l'argent public — puis cesser ses activités et licencier des employés. Et il est choquant que les gouvernements laissent faire cela." — CWA Canada

Cette critique remet en question la logique même des aides gouvernementales : peut-on continuer à soutenir financièrement des géants du jeu vidéo sans contrepartie solide, notamment en matière d'emploi local ou de maintien d’activités dans les régions concernées ? Pour beaucoup, cette affaire illustre un vide réglementaire qu’il faudra combler pour éviter que de telles situations ne se reproduisent.

La plainte du syndicat vise à faire bouger les lignes sur ce point, en exigeant que toute fermeture ou réduction d'activité significative entraîne automatiquement le remboursement des subventions reçues. Une mesure qui pourrait changer la donne pour les éditeurs opérant au Canada.

 

La plainte du CWA Canada

Les accusations principales contre Ubisoft

Le CWA Canada, unique syndicat national couvrant l’ensemble des médias du pays, a officialisé cette semaine le dépôt d’une plainte auprès de la Commission des relations de travail de la Nouvelle-Écosse. Au cœur de cette démarche : l’accusation selon laquelle Ubisoft aurait fermé son studio d’Halifax dans le but précis d’entraver la syndicalisation de ses employés.

Selon le syndicat, la fermeture n’aurait rien d’un simple réalignement stratégique. Elle serait, au contraire, une réponse directe à la montée en puissance d’un mouvement syndical naissant, ce qui constituerait une infraction aux lois canadiennes protégeant les droits des travailleurs à se regrouper et à négocier collectivement.

Le timing – trois semaines à peine après la syndicalisation – est perçu comme éloquemment suspect. Le CWA affirme disposer d’éléments montrant que la direction avait connaissance de l’impact qu’aurait une telle décision sur les droits syndicaux, mais a tout de même choisi d’aller de l’avant.

"Des changements immédiats sont nécessaires pour responsabiliser les entreprises. La réglementation doit clairement stipuler que toute fermeture ou réduction significative d'activité doit entraîner le remboursement des subventions publiques." — CWA Canada

Les demandes de réparation et de régulation

La plainte du syndicat ne se limite pas à une condamnation morale : elle demande des mesures concrètes. Le CWA Canada exige non seulement des réparations pour les employés lésés, mais surtout, un changement législatif en profondeur.

Parmi les principales revendications :

  • Une obligation pour les entreprises de rembourser les subventions publiques en cas de fermeture injustifiée ou prématurée.
  • Une protection renforcée des employés syndiqués, avec l’interdiction explicite de prendre des mesures de représailles.
  • Un audit indépendant des crédits d’impôt accordés, afin d’évaluer leur efficacité réelle sur l’emploi local.

Ce bras de fer entre le syndicat et Ubisoft pourrait faire jurisprudence au Canada, dans un secteur encore peu syndiqué. Et plus largement, il pourrait inciter les autorités à réévaluer leur politique de soutien aux grandes entreprises, en mettant davantage l’accent sur la responsabilité sociale et la pérennité des emplois créés grâce à l’argent public.

 

Les implications pour l’industrie du jeu vidéo au Canada

Syndicalisation et droits des travailleurs

L’affaire Halifax-Ubisoft marque un tournant potentiel dans les dynamiques sociales de l’industrie vidéoludique canadienne. Longtemps perçue comme un secteur jeune, passionné mais peu organisé sur le plan syndical, l’industrie du jeu vidéo évolue. Les initiatives comme celles du studio d’Halifax démontrent une prise de conscience croissante parmi les développeurs quant à leurs droits collectifs.

Ce mouvement s'inscrit dans une tendance plus large observée en Amérique du Nord, notamment aux États-Unis avec l’essor du Game Workers Unite, du CWA – Campaign to Organize Digital Employees (CODE-CWA), ou encore les syndicats créés chez Activision Blizzard et ZeniMax. En s’attaquant frontalement à Ubisoft, le CWA Canada envoie un signal fort : le syndicalisme a sa place dans les studios AAA, même face aux plus gros acteurs du marché.

Mais si les employés se mobilisent, la réaction d’Ubisoft pourrait avoir un effet dissuasif ailleurs. La fermeture de Halifax est perçue comme une forme de représailles, réelle ou supposée, qui pourrait refroidir les velléités syndicales dans d'autres studios.

Perspectives et leçon pour les politiques publiques

Sur le plan politique, cette affaire jette une lumière crue sur les failles du modèle de subventions publiques. En cherchant à attirer les géants du jeu vidéo, les provinces canadiennes — comme le Québec ou la Nouvelle-Écosse — ont parfois fait passer la croissance économique avant les garanties sociales. L'absence de clauses contraignantes dans les accords de financement, en matière de maintien de l’activité ou de protection de l’emploi, ouvre la voie à des abus.

Il est probable que cette affaire serve de catalyseur pour une réforme des dispositifs d’aide publique à l’industrie vidéoludique. Des experts en économie et en droit du travail appellent désormais à l’instauration de mécanismes de remboursement automatique des subventions en cas de fermeture prématurée ou de non-respect des engagements sociaux.

Enfin, ce cas pourrait également redéfinir les attentes du public vis-à-vis des grandes entreprises de jeux vidéo. Les joueurs, de plus en plus sensibilisés aux enjeux éthiques et sociaux, pourraient commencer à demander des comptes aux éditeurs, non seulement sur la qualité de leurs jeux, mais aussi sur leur comportement envers leurs employés.

 


En quelques mots

La fermeture du studio Ubisoft à Halifax est bien plus qu’un simple ajustement stratégique : elle soulève des interrogations fondamentales sur la responsabilité des grandes entreprises, l’utilisation des fonds publics et les droits syndicaux dans l’industrie du jeu vidéo. Alors qu’Ubisoft défend une décision "dissociée" du mouvement de syndicalisation, le timing et les circonstances entourant cette fermeture jettent un sérieux doute.

Le dépôt de plainte du CWA Canada pourrait faire date. En exigeant des réparations et un changement législatif profond, le syndicat cherche à instaurer un précédent juridique qui obligerait les multinationales à rendre des comptes lorsqu’elles profitent de l’argent public sans garantir la pérennité des emplois.

Au-delà du cas Ubisoft, cet événement met en lumière les limites du modèle canadien d'attraction des entreprises technologiques à coup de crédits d'impôt, sans véritables garde-fous sociaux. Il interpelle également les autres studios et développeurs, peut-être tentés eux aussi par une syndicalisation qui semble désormais aussi nécessaire que risquée.

Dans un secteur en pleine évolution, cette affaire montre que l’avenir du jeu vidéo ne se jouera pas uniquement sur les écrans, mais aussi dans les tribunaux, les parlements… et les salles de réunion syndicales.

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