
L’univers du jeu vidéo est en constante évolution, mais parfois, cette dynamique peut s’accompagner de décisions douloureuses. C’est ce qu’illustre parfaitement la récente annonce d’Ubisoft : le géant français a confirmé l’annulation de plusieurs jeux en développement, dont le très attendu Prince of Persia : Les Sables du Temps Remake. Ce projet, initialement dévoilé en grande pompe en septembre 2020, représentait à la fois un retour aux sources et une tentative de raviver une licence culte… qui ne renaîtra finalement pas de ses cendres, du moins pas tout de suite.
Mais cette annulation n’est que la partie émergée d’un iceberg bien plus massif. En toile de fond, Ubisoft opère une restructuration majeure de son organisation, de ses opérations, et surtout de son catalogue de jeux. Au total, six projets ont été abandonnés, et sept autres reportés à une date ultérieure. Pour les fans comme pour les observateurs de l'industrie, ces décisions soulèvent de nombreuses interrogations sur l’avenir du studio, sur les raisons profondes de ces choix, et sur ce qu’ils signifient pour les grandes franchises du catalogue Ubisoft.
Voyons en détail ce qui s’est passé, pourquoi cela s’est produit, et ce que cela implique pour l’avenir.
Prince of Persia : un remake qui ne verra jamais le jour
Le projet annoncé en 2020 : une attente grandissante
Lorsque Prince of Persia : Les Sables du Temps Remake est dévoilé en septembre 2020, les fans de la franchise jubilent. Le jeu original, sorti en 2003, est une œuvre culte qui a marqué une génération de joueurs par son gameplay novateur basé sur la manipulation du temps et ses mécaniques de plateforme acrobatiques. Ce remake devait offrir un second souffle à une série longtemps mise de côté par Ubisoft, et son annonce faisait écho à une stratégie de valorisation de ses anciennes licences, un peu à la manière du retour de Splinter Cell ou de Beyond Good & Evil 2.
Mais très vite, le projet a montré des signes d’instabilité. Entre les critiques sur la qualité visuelle des premières images, les multiples retards successifs et le changement de studios responsables du développement (passant d’Ubisoft Pune et Ubisoft Mumbai à Ubisoft Montréal), le remake semblait embourbé dans une spirale de doutes. L’enthousiasme initial s’est peu à peu transformé en inquiétude.
Pourquoi Ubisoft a décidé de l’annuler aujourd’hui
La confirmation de l'annulation du remake a été officiellement annoncée dans un message partagé par Ubisoft sur ses réseaux sociaux. Le ton se voulait sincère et respectueux, assumant pleinement la « décision difficile » de mettre fin à un projet très cher aux équipes comme aux fans. La raison principale évoquée ? Le jeu n’avait pas atteint le « niveau de qualité que les joueurs méritent », et continuer le développement aurait exigé des ressources et un temps que l’éditeur n’était plus prêt à allouer.
« Même si le projet avait un réel potentiel, nous n'avons pas réussi à atteindre le niveau de qualité que vous méritez », a déclaré Ubisoft.
L’annulation s’inscrit aussi dans un contexte plus global de révision de la stratégie interne, avec un recentrage des efforts vers des jeux au « fort potentiel sur le long terme ». La franchise Prince of Persia, bien que respectée, ne semble plus correspondre aux nouvelles ambitions de l’éditeur sur le plan économique. Toutefois, Ubisoft a tenu à préciser que cela ne signifie pas l’abandon de la licence dans son ensemble. Le prince pourrait bien revenir un jour… mais pas sous la forme attendue.
Cinq autres jeux sacrifiés : ce que l’on sait
Des projets mystérieux mais ambitieux
Si l’annulation du remake de Prince of Persia a été confirmée publiquement, le sort des cinq autres jeux annulés reste entouré de mystère. Ubisoft n’a pas encore révélé officiellement leurs noms ni montré d’images ou de détails sur ces projets. Ce que l’on sait, c’est qu’ils faisaient partie des ambitions de l’éditeur pour étoffer son offre à moyen terme. Selon les informations disponibles, trois de ces titres étaient des licences totalement inédites, tandis qu’un autre était un jeu mobile, probablement destiné à compléter la stratégie de diversification multiplateforme de la firme.
Cette absence de communication transparente peut sembler frustrante pour les joueurs curieux ou les actionnaires. Cependant, elle souligne un phénomène bien connu dans l’industrie du jeu vidéo : de nombreux jeux ne dépassent jamais la phase de préproduction, et sont annulés avant même que le grand public en ait connaissance. Il s’agit d’une pratique courante, bien que rarement mise en lumière à cette échelle.
Trois nouvelles licences et un jeu mobile écartés
Derrière ces décisions se cache une logique financière et organisationnelle. Comme l’a expliqué le directeur financier Frederick Duguet, Ubisoft a renforcé ses critères de sélection en matière de qualité et de potentiel commercial. Il évoque un marché devenu « de plus en plus sélectif », où seuls les jeux au contenu exceptionnel parviennent à s’imposer durablement face à une concurrence féroce.
« Lorsque vous arrivez en tête, voire en deuxième position, avec un contenu d'excellente qualité sur un segment donné, vous pouvez obtenir une récompense considérable », a-t-il déclaré.
Il est donc probable que les jeux annulés aient été jugés trop risqués, pas assez innovants ou tout simplement non alignés avec les nouvelles priorités d’Ubisoft. Le fait qu’un jeu mobile soit concerné pourrait également révéler un changement dans l’approche de l’éditeur vis-à-vis de ce marché, pourtant lucratif mais saturé.
Quant aux licences inédites, on peut imaginer qu’elles auraient apporté un vent de fraîcheur dans un catalogue souvent critiqué pour son manque de renouvellement. Leur disparition avant même l’annonce officielle laisse un certain goût d’inachevé.
Une réorganisation en profondeur chez Ubisoft
Un virage stratégique pour recentrer les priorités
Derrière l’annonce des annulations se cache une transformation bien plus vaste : Ubisoft opère actuellement une restructuration d’envergure visant à remodeler son fonctionnement interne, sa stratégie éditoriale et sa vision à long terme. Dans son communiqué, l’entreprise évoque explicitement une volonté de réallouer ses ressources, de revoir en profondeur sa feuille de route et de mieux encadrer ses processus créatifs. Cette réorganisation vise un seul objectif : retrouver un niveau de qualité supérieur sur l’ensemble de ses productions.
L’éditeur semble tirer des leçons de ses dernières années, marquées par des projets en demi-teinte, des reports fréquents, et une surabondance de franchises itératives comme Assassin’s Creed, Far Cry ou The Division. En recentrant ses efforts sur les jeux à fort potentiel, Ubisoft espère reconquérir la confiance des joueurs, mais aussi optimiser ses performances financières, mises à rude épreuve par une concurrence de plus en plus agressive.
Il s’agit donc d’un repositionnement stratégique, qui passe par des choix douloureux mais nécessaires dans une industrie où l’excellence est devenue une condition de survie.
Les objectifs à long terme du groupe
Cette réorganisation ne se limite pas à une simple réévaluation du calendrier ou à une coupe budgétaire. Elle s’inscrit dans une vision sur trois ans, comme l’a expliqué la direction d’Ubisoft. L’ambition est de bâtir un portefeuille de jeux plus solide, plus cohérent et mieux aligné avec les attentes d’un marché devenu imprévisible.
« Nous devons recentrer nos ressources sur les jeux au plus fort potentiel sur le long terme », affirme Duguet.
Cela implique de renforcer les critères de qualité dès les premières étapes de développement, de privilégier les projets les plus prometteurs, mais aussi de donner davantage d’autonomie aux studios capables d’innover. On note ainsi une volonté de favoriser l’excellence plutôt que la quantité, un revirement notable pour un éditeur qui avait longtemps misé sur la multiplication des titres.
Cette transition pourrait s’avérer salutaire si elle permet à Ubisoft de mieux valoriser ses licences historiques tout en prenant le temps nécessaire pour développer de nouvelles expériences. Mais cela ne se fera pas sans remous.
Des jeux reportés et des studios fermés
Sept projets repoussés à 2027
Outre les annulations, Ubisoft a également confirmé le report de sept jeux initialement prévus pour les années à venir. Ces reports visent à « garantir le respect des normes de qualité les plus exigeantes », selon les mots de l’éditeur. Même si Ubisoft n’a pas officiellement détaillé quels jeux sont concernés, plusieurs rumeurs – notamment relayées par des insiders comme NateTheHate – suggèrent que le remake d’Assassin’s Creed IV: Black Flag ferait partie du lot. La fenêtre de lancement évoquée ? Avant avril 2027.
Ces reports traduisent une volonté de ne plus précipiter les sorties, une critique récurrente à l’encontre d’Ubisoft ces dernières années. Des titres comme Skull & Bones ou Roller Champions ont pâti d’une communication confuse et de multiples décalages qui ont nui à leur réception. En prenant le temps nécessaire, Ubisoft semble vouloir regagner en crédibilité et miser sur une meilleure finition de ses productions, quitte à repousser leurs lancements de plusieurs années.
Ce choix est cohérent avec l’approche plus sélective et qualitative défendue par le groupe, mais il soulève aussi des inquiétudes sur la capacité d’Ubisoft à tenir financièrement durant ces longues périodes sans sorties majeures.
Halifax et Stockholm : deux studios en moins
Autre conséquence directe de cette restructuration : la fermeture de deux studios de développement, situés à Halifax (Canada) et Stockholm (Suède). Ces fermetures, bien que passées sous les radars médiatiques, symbolisent les coups de rabot nécessaires pour rationaliser l’organisation d’un éditeur qui compte plusieurs milliers d’employés répartis dans une trentaine de studios à travers le monde.
Ces décisions sont évidemment difficiles sur le plan humain, mais s’inscrivent dans une logique de concentration des efforts sur les studios clés, comme Ubisoft Montréal, Québec ou Singapour. Le but ? Réduire les dispersions, optimiser les synergies internes, et permettre une meilleure coordination des équipes autour des projets jugés prioritaires.
Ubisoft semble donc entrer dans une phase de reconsolidation, où chaque projet, chaque studio, chaque décision devra justifier son impact stratégique. Un pari risqué, mais peut-être nécessaire pour espérer redorer son image et rebondir dans un marché toujours plus impitoyable.
En quelques mots
Ubisoft traverse une période charnière de son histoire. En annulant six projets, dont le très attendu Prince of Persia : Les Sables du Temps Remake, et en repoussant sept autres titres, l’éditeur ne fait pas que réduire son catalogue : il redéfinit sa stratégie pour les années à venir. Derrière cette vague de décisions se cache une volonté claire de remonter en qualité, de se concentrer sur les jeux les plus prometteurs et de mieux répondre aux exigences d’un marché en constante mutation.
La franchise Prince of Persia ne disparaît pas pour autant, mais son avenir est suspendu à la capacité d’Ubisoft à retrouver sa créativité et à restaurer la confiance des joueurs. Tandis que des studios ferment leurs portes et que des projets sont abandonnés dans l’ombre, une nouvelle feuille de route se dessine : plus rigoureuse, plus ambitieuse, mais aussi plus sélective.
Les prochaines années seront cruciales. Ubisoft joue gros, mais s’il parvient à aligner qualité, innovation et efficacité, il pourrait bien revenir sur le devant de la scène avec la force d’un phénix… ou d’un prince du désert revenu d’entre les sables.