Krafton aurait utilisé l'IA pour éviter de verser la prime de Subnautica 2

AutorArtículo escrito por Vivien Reumont
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Fecha de publicación20/11/2025

L’industrie du jeu vidéo n’en finit plus de nous surprendre, mais rarement pour de bonnes raisons ces derniers temps. Le dernier rebondissement en date concerne Krafton, l’éditeur sud-coréen connu pour PUBG, et son studio racheté en 2021: Unknown Worlds, à l’origine du succès Subnautica. Ce qui aurait dû être une fructueuse collaboration s’est transformé en un feuilleton juridique et éthique, où l’intelligence artificielle tient un rôle aussi inattendu qu’inquiétant.

En cause ? Une prime colossale de 250 millions de dollars que Krafton devait potentiellement verser aux fondateurs de Unknown Worlds, à condition d’atteindre certains objectifs financiers. Pour éviter ce versement, l’éditeur aurait non seulement repoussé la sortie de Subnautica 2 à 2026, mais il aurait également consulté… ChatGPT, dans l’espoir de contourner légalement le paiement de cette prime. Oui, vous avez bien lu: un PDG qui demande conseil à une IA pour esquiver un contrat.

Dans cet article, nous allons décrypter cette affaire ahurissante qui mêle litiges contractuels, IA générative, manœuvres de contournement et jeux vidéo. Car au-delà de l’anecdote, ce cas soulève de sérieuses questions sur l’éthique des éditeurs, l’usage de l’IA dans la prise de décision stratégique, et la manière dont les relations entre studios et investisseurs pourraient évoluer.

 

Contexte de l’acquisition et de la prime

Les conditions de l’accord entre Krafton et Unknown Worlds

En 2021, Krafton annonçait fièrement le rachat de Unknown Worlds Entertainment, le studio derrière Subnautica et sa suite Below Zero. L’objectif était clair: étoffer le portefeuille de Krafton au-delà de PUBG, tout en s’ouvrant à de nouvelles licences au potentiel international.

L’acquisition comprenait, comme souvent dans ce genre d’opérations, des clauses de rémunération conditionnelle (« earn-out ») destinées à motiver les fondateurs du studio à rester impliqués. Charlie Cleveland, Max McGuire et Ted Gill – les trois fondateurs – devaient ainsi recevoir jusqu’à 250 millions de dollars si certains jalons financiers étaient atteints avant fin 2025. Ce type de prime post-acquisition est courant, mais il repose sur une relation de confiance mutuelle et sur des objectifs réalistes et concertés.

L’enjeu de la prime de 250 millions $ et les objectifs 2025

Le versement de la prime était étroitement lié aux performances commerciales du studio, notamment à la sortie dans les temps de Subnautica 2, prévu initialement pour 2025. Le jeu étant la principale source de revenus projetée, son calendrier était central dans le calcul de la rémunération différée.

Or, selon les fondateurs, Krafton aurait volontairement retardé la sortie du jeu à 2026, mettant ainsi fin aux chances de toucher la prime. Cette décision aurait été prise unilatéralement, sans l’accord des créateurs, ce qui a déclenché une escalade de tensions entre les deux parties.

« Le fait de repousser artificiellement une date de sortie pour invalider une prime contractuelle constitue une forme de sabotage économique », dénoncent les plaignants.

Ce contexte tendu est la toile de fond d’une affaire qui va bien au-delà d’un simple différend financier, puisque la place de l’IA dans cette stratégie d’évitement vient d’être révélée…

 

La chronologie des tensions et des changements de direction

Le départ des fondateurs (Charlie Cleveland, Max McGuire, Ted Gill)

À la surprise générale, les trois fondateurs historiques de Unknown Worlds ont quitté l’entreprise en 2023, soit à peine deux ans après le rachat par Krafton. Officiellement, Krafton a justifié ces départs en déclarant que les dirigeants avaient « abandonné leurs responsabilités », laissant entendre un désengagement progressif du projet Subnautica 2.

Pourtant, selon les documents judiciaires, les dirigeants affirment avoir été progressivement écartés des décisions clés, voire poussés vers la sortie. Leur mise à l’écart serait liée à leur potentiel droit à la prime de 250 millions de dollars, ce qui place leurs départs sous un jour bien plus stratégique que professionnel.

« Nous avons été délibérément marginalisés pour éviter de déclencher les clauses de performance financières », ont-ils déclaré dans leur plainte.

Le report de la sortie de Subnautica 2 en 2026

Initialement prévu pour 2025, le prochain volet de Subnautica a été repoussé à 2026, officiellement pour « affiner l’expérience de jeu et répondre aux attentes des joueurs ». Une déclaration convenue… mais qui ne tient pas selon les anciens dirigeants.

Ces derniers affirment que ce report a été imposé par Krafton, en contradiction avec les plannings établis, dans le seul but de rendre impossible l’atteinte des objectifs liés à la prime. En d’autres termes, retarder le jeu reviendrait à tuer dans l’œuf la rémunération des fondateurs, ce qui constituerait une manipulation contractuelle.

Selon GameDeveloper, le projet de report aurait même été nommé en interne « Project X », un groupe de travail destiné à explorer des stratégies pour annuler ou réduire la prime.

Une accusation grave, surtout dans une industrie où les reports sont déjà monnaie courante — mais rarement instrumentalisés à ce niveau.

 

Les nouvelles allégations : l’IA, « Project X » et la stratégie d’évitement

Usage présumé de ChatGPT par le PDG de Krafton, Changhan Kim

C’est le point le plus étonnant – et dérangeant – de cette affaire. D’après un document interne révélé par GameDeveloper, le PDG de Krafton, Changhan Kim, aurait consulté ChatGPT, l’outil d’intelligence artificielle développé par OpenAI, afin de trouver une solution légale pour ne pas verser la prime de 250 millions de dollars aux fondateurs de Unknown Worlds.

Le but ? Éviter ce qu’il aurait qualifié de « honte professionnelle » ou le fait d’être perçu comme « trop conciliant » au sein de la structure dirigeante. Ce recours à l’IA, loin d’être anodin, laisse entrevoir une tentative de validation externe, aussi discutable qu’insolite, pour justifier un refus de paiement pourtant contractuellement dû.

« Ce versement serait dû même en cas de licenciement pour faute grave », aurait averti la directrice du développement Maria Park dans les échanges internes.

ChatGPT lui-même aurait confirmé qu’il serait “difficile d’annuler le paiement du bonus” si les objectifs étaient atteints, renforçant l’idée que Krafton cherchait à contourner plutôt qu’à respecter ses engagements.

La création présumée d’un task-force « Project X » pour retarder ou modifier l’accord

Toujours selon les documents internes, une task-force interne baptisée “Project X” aurait été constituée pour plancher sur les moyens d’annuler, retarder ou reconfigurer le contrat d’acquisition. Cette équipe, composée de cadres supérieurs, aurait exploré plusieurs voies, dont:

  • Le report délibéré du jeu pour rater la fenêtre de performance 2025
  • La requalification des responsabilités des fondateurs pour affaiblir leur légitimité
  • La destruction de certaines communications internes potentiellement compromettantes

Cette dernière pratique aurait d’ailleurs été admise par Krafton « sous la pression », la société confirmant avoir supprimé les échanges avec ChatGPT, ce qui complique toute tentative de vérification extérieure.

En résumé, nous avons là une entreprise qui consulte une IA pour esquiver un contrat, puis efface les preuves de l’échange. Un cocktail explosif, aux conséquences encore incalculables pour l’image du studio… et de l’industrie.

 

Les réactions et les enjeux éthiques dans le secteur

La réponse de Krafton

Face à l’ampleur médiatique que prend l’affaire, Krafton a tenté de minimiser les accusations, affirmant que le report de Subnautica 2 n’a « en aucun cas été influencé par des considérations contractuelles ou financières ». L’entreprise soutient que les décisions ont été prises dans l’intérêt du jeu et de sa qualité, invoquant un besoin de temps de développement supplémentaire.

Concernant l’usage de l’IA, Krafton n’a pas nié que des échanges avec ChatGPT aient eu lieu. Toutefois, l’entreprise a rapidement reconnu avoir supprimé ces échanges, justifiant cela par leur caractère « non pertinent » ou « expérimental ».

« Nous explorons régulièrement de nouveaux outils technologiques, y compris l’intelligence artificielle, pour tester des scénarios internes », a déclaré un porte-parole.

Cette ligne de défense est jugée fragile par de nombreux observateurs, surtout lorsqu’elle s’accompagne de la suppression délibérée de documents.

Impacts sur la confiance entre éditeurs et développeurs + l’AI en tant qu’outil décisionnel

Ce scandale dépasse de loin le cadre d’un conflit contractuel. Il sape profondément la confiance entre studios de développement et éditeurs, un lien déjà mis à mal par des acquisitions aux conditions souvent opaques. Si les développeurs ne peuvent plus compter sur la parole (ou les contrats) des éditeurs, quel avenir pour les collaborations créatives ?

L’autre dimension inquiétante est l’usage de l’intelligence artificielle à des fins de contournement légal ou stratégique. Si un PDG peut utiliser ChatGPT pour éviter de respecter ses engagements, où s’arrête l’éthique ? L’IA, conçue pour assister, devient ici un outil de légal engineering, voire de sabotage.

« L’usage de l’IA pour contourner un contrat est un précédent préoccupant pour le secteur. Elle pourrait devenir un levier d’évitement éthique si les garde-fous ne sont pas renforcés », alerte un expert du droit du numérique.

Dans un marché déjà tendu par les conflits de propriété intellectuelle et les restructurations, cette affaire pourrait bien ouvrir une boîte de Pandore pour toute l’industrie vidéoludique.

 

Quelles conséquences pour les parties et pour l’industrie ?

Pour Unknown Worlds et ses anciens dirigeants

Les trois fondateurs de Unknown Worlds – Charlie Cleveland, Max McGuire et Ted Gill – sont aujourd’hui engagés dans une bataille juridique complexe avec leur ancien employeur. Leur plainte affirme que Krafton a intentionnellement saboté leur capacité à remplir les objectifs financiers prévus dans le contrat d’acquisition, les privant ainsi de leur rémunération.

Même s’ils ne font plus partie du studio, leur réputation reste fortement liée à la marque Subnautica. Cette situation compromet non seulement leur avenir professionnel, mais aussi leur crédibilité dans de futurs projets entrepreneuriaux. En revanche, si la justice leur donne raison, cela pourrait constituer un précédent historique pour la défense des droits des développeurs dans le cadre d’acquisitions.

Pour Krafton et pour l’industrie du jeu vidéo (contrats, acquisition, IA)

Pour Krafton, l’impact est déjà lourd. Outre les poursuites judiciaires en cours, l’entreprise subit une dégradation d’image majeure auprès de la communauté des joueurs, mais aussi auprès des studios et partenaires potentiels. Être perçu comme une entité prête à instrumentaliser l’IA pour éluder ses responsabilités contractuelles n’est pas sans conséquence à long terme.

Dans un cadre plus global, cette affaire pourrait:

  • Réécrire les règles des clauses de performance dans les contrats de rachat.
  • Encadrer plus strictement l’usage de l’IA dans les processus décisionnels liés à des obligations légales.
  • Renforcer la vigilance des studios indépendants face aux conditions post-acquisition imposées par des géants de l’édition.

Ce n’est pas seulement Krafton qui est sur la sellette, mais toute une manière de faire du business dans l’industrie du jeu vidéo, où les technologies émergentes, comme l’IA, deviennent des armes à double tranchant.

En somme, l’affaire Subnautica 2 pourrait devenir un cas d’école, mettant en lumière les dérives potentielles d’un marché où la quête de profit pousse parfois à contourner les principes fondamentaux d’équité et de transparence.

 

Perspectives et points à surveiller

Étapes de la procédure judiciaire à venir

Le bras de fer judiciaire entre Krafton et les fondateurs de Unknown Worlds est loin d’être terminé. Plusieurs audiences sont prévues dans les mois à venir, avec une enquête approfondie sur les pratiques internes de Krafton, notamment autour du fameux « Project X » et de l’utilisation de l’IA dans les prises de décisions contractuelles.

Les juges devront déterminer si les décisions prises par l’éditeur relèvent de la gestion stratégique légitime ou d’un sabotage contractuel prémédité. Des requêtes pour la récupération des documents supprimés pourraient aussi être déposées, ce qui soulève la question d’une possible entrave à la justice.

Les experts s’attendent à ce que l’affaire fasse jurisprudence sur la validité des stratégies d’évitement via IA et la responsabilité des entreprises en matière d’intégrité numérique.

Ce que cela pourrait changer en matière de bonus, d’obligations contractuelles et d’éthique IA

À plus large échelle, cette affaire pourrait catalyser plusieurs évolutions majeures dans le secteur:

  • Renforcement des clauses de performance, avec des protections contre les reports injustifiés.
  • Inclusion de garde-fous éthiques dans les contrats concernant l’usage de l’intelligence artificielle.
  • Audit externe obligatoire pour les décisions pouvant impacter des obligations financières importantes.

De même, l’intégration de l’IA dans les outils de pilotage d’entreprise – qui semblait prometteuse – devra être encadrée pour éviter les dérives. Il ne s’agit pas ici de rejeter l’IA, mais de poser des limites à son emploi dans des contextes sensibles, notamment légaux ou humains.

« Cette affaire rappelle que l’IA ne doit jamais servir à justifier l’injustifiable. Ce n’est pas un bouclier juridique, mais un outil, avec des responsabilités humaines derrière », résume un avocat spécialisé en droit des technologies.

En somme, les prochains mois seront décisifs, non seulement pour Krafton et Unknown Worlds, mais pour toute l’industrie vidéoludique et ses pratiques contractuelles en pleine mutation.

 


En quelques mots

Ce qui aurait pu rester une affaire contractuelle classique s’est transformé en un cas emblématique des dérives possibles de l’industrie vidéoludique moderne, à la croisée du business, de l’éthique et de la technologie. L’utilisation de l’intelligence artificielle comme outil de contournement contractuel, la suppression de preuves internes, le report stratégique d’un jeu majeur: tout cela compose un récit à la fois troublant et révélateur.

Krafton, en tentant peut-être de sauver des millions, risque d’avoir mis en jeu bien plus: sa réputation, sa crédibilité et, potentiellement, la confiance des studios à venir. Pour Unknown Worlds, les fondateurs espèrent non seulement une compensation, mais aussi une reconnaissance du préjudice subi.

Au-delà de cette affaire, c’est toute l’industrie qui doit s’interroger sur les règles du jeu: comment encadrer les clauses de performance ? Jusqu’où peut-on repousser les limites de l’IA ? Et surtout, comment garantir que la créativité ne soit pas étouffée par des manœuvres comptables ?

Ce n’est pas seulement une histoire de prime non versée. C’est un signal d’alarme pour un secteur qui court parfois plus vite que son propre sens de l’éthique.

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